Christian Baltauss

RENCONTRE VERS LE PASSE
(souvenirs)

         

Christian Baltauss est comédien et metteur en scène français, qui a aussi publié des scénarios pour les films. Il a commencé de jouer au TNP , à Paris, puis dans d'autres théâtres; il a aussi tourné des films aux cotés des plus grands comédiens , sous la direction des grands réalisateurs, tel F. Truffaut, L.
Bunuel, M. Duras, ou bien d'autres.

RENCONTRE VERS LE PASSE
(souvenirs)

Le football, l’écriture, le théâtre et la lecture se sont fait une passe pour parvenir au but commun : échanger,  communiquer.
Des plages de la Martinique où nous flânions,  entre deux matchs au profit de notre association(*), des liens se sont établis entre nos joueurs et ceux du PSG.  Safet SUSIC, talent incontesté de l’équipe parisienne d’alors,  était présent en compagnie de sa famille. De cette promiscuité, lors de conversations ouvertes, sa femme me parle d’une de ses amies bosniaque, écrivaine qui vit à Paris. Elle me propose de nous mettre en relation et c’est ainsi, lors d’un rendez-vous pris dans un café proche de la mairie du VIème, que je fis sa connaissance. Jasna SAMIC est son nom, son regard est lumineux et pénétrant, un feu intérieur gronde d’une énergie insatiable.
Dès lors nous collaborerons à plusieurs projets qui me permettront une intrusion dans ce monde slave, dont je suis issu, mais plus particulièrement celui des pays Baltes. Dans son appartement du XVème, les murs du petit salon-bureau  sont couverts de livres en différentes langues, de photos de Sarajevo, sa ville natale, et de ses aïeux. Les pieds repliables d’une petite table basse supportent, quand ils sont ouverts, un plateau circulaire aux motifs ciselés sur le quel le café est servi dans une étrange petite cafetière en cuivre emmanchée d’un long bras. Le piano blanc nous fait face. Dans ce décor on s’attendrait à voir un « narguilé », ce qui ne serait pas surprenant, il me faudra quelques minutes d’observation assidue pour le découvrir embusqué dans un coin, car, spécialiste des pays ottomans, notre hôtesse fait de nombreux voyages en Turquie. Elle enseigne dans différentes universités, l’histoire de l’empire ottoman et sa littérature. D’ailleurs chez elle, on se sent à la croisée des cultures orientales et occidentales.
Ce dépaysement n’en est pas vraiment un, petit-fils d’émigrée russe et élevé dans un microcosme communautaire russe dans la ville de Chelles, je retrouve ces ambiances qui ont été la toile de fond de mes premières  impressions d’enfant. Chaque élément du décor était lourd d’un passé regretté et chargé de souvenirs. Dans son petit salon je rencontrerai un certain nombre de ses relations, bosniaques ou pas, venues de tous les coins du monde :  écrivains, tel (Bernard Lambert) à qui nous avons rendu un hommage après sa récente disparition, producteur, cascadeur, comédienne, metteur en scène (disparu depuis), la fille d’un poète arménien, né en France (Rouben MELIK) que je rencontrerai chez sa fille (Nathalie) et à qui nous avons rendu un bel hommage, après sa disparition,  un peintre et d’autres silhouettes, non identifiées par moi, mais qui toutes portaient ce déracinement, cet ailleurs béni des Dieux car berceau de leur jeunesse envolée. Je connais bien cette nostalgie que ma grand-mère et ses ami(e)s, né(e)s à Kharkov, russe à l’époque, étaient imprégné(e)s après leur fuite face à la terreur bolchevique, sanguinaire envers leur caste bourgeoise.
Que j’aimais, entendre cette langue slave, qui fut avec le français ma première langue (hélas non maîtrisée aujourd’hui), accompagner ma grand-mère à la petite église orthodoxe, construite par les premiers arrivants de cette communauté. Les messes m’enchantaient par  les voix harmonieuses de leur chœur. Les costumes chatoyants et raides du Pope et de ses assesseurs m’étaient un éblouissement constant et la voix grave du pope m’intimidait. Les odeurs d’encens et les nombreuses bougies illuminaient mon imaginaire, pour moi ma grand-mère venait d’un pays où elle était princesse. Je ne comprenais pas quand une voisine me dit- « Si elle retourne dans son pays elle sera tuée ». Nous allions apprendre, mon frère  (Richard) et moi, à écrire et lire le russe, une fois par semaine, ce devait être le jeudi- jour de congé à l’époque. Quand nous étions dans un jardinet d’une personne russe, les senteurs étaient particulières et aujourd’hui je les recherche encore. Quelquefois je les retrouve dans le fumet d’un plat ou bien en croquant un cornichon, slaves. L’histoire de ma « Babouchka » me semblait extraordinaire, les gens qui l’entouraient aussi, il y avait un chauffeur de taxi qui n’avait qu’une jambe. C’était un ancien prince qui perdit sa jambe sur un champ de bataille et c’est ainsi qu’il rencontra sa future épouse qui le soigna en tant qu’infirmière. Tout ça m’était un réel conte. Les photos, ramenées de là-bas, montraient des gens richement vêtus, à la mode des personnages photographiés par Nadar. Comment s’imaginer, nous qui vivions plus que chichement, qu’ils faisaient partie de notre famille ? Et c’est donc là, chez Jasna, que mes souvenirs ressurgirent comme une vague de fond et qu’un lien se tissa d’où naquit notre première collaboration pour se transformer aujourd’hui en une réelle amitié.

 Elle avait écrit un texte « Souvenir d’une vie » (1996) que nous avons monté en spectacle dans un  théâtre de Paris. Plus tard,  je lui prêtai ma voix pour son documentaire « Paris-Sarajevo 1900 » qui fut projeté à l’exposition, portant le même nom, à Paris (Saint-Louis en l’île). Cette exposition s’appuie sur l’un de ses  romans « Le pavillon Bosniaque » pour lequel je l’ai assistée dans son adaptation française. Toutes ces expériences communes m’ont imprégné d’une certitude, nous n’avons qu’un nid et quand il est détruit seule la fuite en avant nous évite le nostalgique enlisement, naufrage inévitable de tous rêves. Dans son documentaire mettant en parallèle les évènements de 1968 à Paris (dite révolution) et ceux de Sarajevo qui les ont suivis, elle interrogea plusieurs témoins de l’époque dont je fis partie.)
Nous avons aussi entrepris la réalisation d’un court-métrage dans lequel nous jouions tous les deux et qu’elle réalisait. Je ne compte pas le nombre de lectures, dans différents lieux, que nous avons fait sur des textes d’amis disparus (précédemment cités) ainsi que de ses propres textes, extraits de romans ou de recueil de poésie. La destruction d’un passé, causé par cette horrible guerre, qu’elle tente de reconstituer par ses actes, ses écrits, réalisations fait que gronde, en elle, ce feu intérieur à l’énergie insatiable.
Qu’ils sont loin mes souvenirs de la Yougoslavie de 1967, je la découvrais en faisant du stop avec Ilka (ma future femme). Nous sommes venus par l’Autriche et un phénomène géographique me marqua à jamais. Nous gravissions une montée alpine, chargés de nos sacs à dos, avant de basculer vers une descente espérée. A l’instant où nous atteignions le sommet une bouffée de chaleur nous envahis comparable à celle qui nous saute dessus à l’ouverture des portes d’un avion se posant dans un pays chaud. Là je constatais les frontières naturelles de notre vieille Europe. L’air, contenu jusqu’alors par les récifs montagneux, était celui de l’Europe du nord, tempéré, mais soudainement nous étions à découvert face au bassin méditerranéen et tout son air chaud nous enveloppa d’une douce torpeur. Une fois traversé un long tunnel nous étions en Yougoslavie. Nous dormions dans le foin des granges et les paysans nous offraient, au petit déjeuner, du lait et du pain, fait par eux. Dans certaines villes nous couchions dans des dortoirs où partout trônait le portrait de Tito. Les statues partisanes et toujours à la gloire des travailleurs contrastaient avec la douceur du climat et les paysages méridionaux étincelants des rayons solaires ricochant sur l’azur bleuté de l’Adriatique. Nous fîmes escale sur l’île de Krk. Le camping y était gratuit et nous passions nos journées en baignades, balades, cuisine, bref en pleine insouciance.
Depuis la guerre est passée, tuant, invalidant, détruisant et l’argent toujours « royal » s’est installé depuis sur ces côtes paradisiaques où les millionnaires viennent prendre du bon temps.
« Souvenir d’une vie » (comme un titre de Jasna) ou mépris d’un passé, ainsi vont les choses, seuls les survivants se débattent avec leur souffrance.

(*) Les Polymusclés-63
Gournay le : 27 février 2010