Daša Drndić est née à Zagreb; elle a fait ses études à l’Université de Belgrade et le troisième cycle, en dramaturgie, aux Etats Unis, tandis qu’elle a soutenu son doctorat sur le proto-féminisme et l’engagement politique d’auteurs femmes à travers leurs ouvrages, à l’Université de Rijeka où elle est professeur. Elle est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages littéraires, et ses livres sont traduits dans de nombreuses langues, alors qu’elle-même traduit des ouvrages de l’anglais au croate. Elle est la présidente de traducteurs «Minus jedan», membre de l’union des écrivains croates ainsi que celui de P.E.N. de Croate.
LEICA FORMAT
extrait
Traduit par Vanda Mikšić
Needless to say, la brochure de l'académicien Franjo Kogoj (Maison d'édition JAZU, Zagreb, 1949), je l'ai étudiée depuis A jusqu'à Z. A la
page 74, l'auteur mentionne un cas de syphilis manifeste, ayant éclaté
après une phase syphilitique latente qui dura cinquante ans:
Ayant passé 70 ans, un médecin
assez décrépit du point de vue
somatique, est venu à la clinique
avec des ulcérations situées sur
l'avant-bras au niveau du vaisseau
lymphatique, et qu'il a lui-même
diagnostiquées comme étant des
gommes sporotrichosiques.
La sporotrichose est une maladie mycosique de
diffusion mondiale, plus fréquente dans les
tropiques, notamment chez des hommes,
agriculteurs et mineurs. Elle est transmise par la
terre, la végétation, la laine et les animaux
contaminés. Clinique: des infiltrats noduleux se
transformant en pustules ou en ulcérations sur la
peau de la tête, du corps et notamment des
extrémités ou sur la muqueuse oto-rhinopharyngo-laryngienne; un épaississement de
vaisseaux lymphatiques, le long desquels se
forment des nodules pouvant exulcérer; une
lymphadénite régionale chronique. Thérapie:
Iodure de potassium, et caetera...
A partir de l'anamnèse nous avons
prudemment obtenu l'information
que plus de cinquante ans
auparavant, le patient eut une
lésion d'étiologie inconnue sur le
pénis; la lésion disparut
spontanément. D'après les
affirmations du patient, aucun
autre symptôme ne parut par la
suite. Toutes les séroréactions
effectuées (BRW, KR, MKR et
MTR)
BWR - Réaction Bordet-Wassermann, KR -
Réaction Kahn, MKR - Réaction Meinicke de 2
déglutination, MTR - Réaction Meinicke
d'agglutination. furent entièrement positives. Nous
n'en informâmes pas le patient, en
lui prescrivant la iodure de
potassium. Les ulcérations
cicatrisèrent vite, et le patient
quitta la clinique heureux d'avoir
soigné "la sporotrichose" aussi
rapidement. Il promit de rendre
de la iodure occasionnellement.
Nous sommes convaincus que
dans ce cas toute autre thérapie
aurait été inutile.
Dans ma vie professionnelle, j'ai
également rencontré une femme
centenaire à la BWR positive.
Ma grand-mère avait une sœur et un demi-frère. Eux vivaient là où ils
étaient nés, dans une ville au bord de la mer, ma grand-mère déménagea à
Zagreb. La grand-mère était une femme bien, particulièrement
capricieuse, on pourrait même dire impétueuse. Elle faisait de la couture.
Elle créait des robes d'opéra pour des chanteuses d'opéra. Elle avait
quatorze ouvrières, elle avait un salon. Sa poitrine était toujours décorée
par des aiguilles d'où pendaient des fils de couleurs différentes. Quand
elle cousait quelque chose pour moi, elle me faisait essayer dix fois et
tourner sur moi-même. A chaque essayage, elle faisait exprès de me
piquer dans les fesses avec une aiguille: j'aurais sauté alors, et elle aurait
ri. Elle était ronde, grassouillette, mais pas avant sa vieillesse; jeune, elle
était belle, ses lèvres charnues, son nez retroussé, son front élevé. Elle ne
grisonna jamais, elle mourut avec des cheveux noirs, elle avait beaucoup
de cheveux, mais ils étaient fins, comme du duvet. Je ne connus jamais
mon grand-père. Il s'écroula en 1943, son cœur explosa pendant qu'il lisait
Kropotkin, ou Trotski, peut-être, je ne sais pas. Ses livres anarchistes
furent dispersés par des inconnus après la guerre, c'est ce qu'on me dit. Il
avait d'autres livres aussi, il avait de la poésie écrite en gothique, et cela
disparut également. Il était membre du Parti communiste d'Autriche
depuis 1923. Il était perruquier. Il faisait des perruques pour le théâtre, en
fait pour des acteurs et des actrices, mais aussi pour les gens chauves. Lui
et ma grand-mère avaient trois enfants. Ils sont tous morts. Je n'ai plus
personne à qui demander des détails. Il reste, il est vrai, quelques petitsfils, plus jeunes que moi, mais ils ne savent rien, ça ne les intéresse pas du
tout. Ils ne vivent même pas ici. 3
Mais, je me souviens, oui, je me souviens de quelque chose. En été, on
partait chez la sœur de ma grand-mère, elle faisait des tartes sur
commande et ne donnait jamais de recettes à ses clients, ou plutôt, elle les
révélait en partie, en omettant toujours quelque chose. Dès que les clients
étaient partis, elle me faisait un clin d'œil. Elle avait de longues boucles
d'oreille qui brillaient et sonnaient et frappaient sur ses joues quand elle
tournait la tête. On pourrait dire, elle était espiègle. Tout comme l'était sa
sœur, d'ailleurs, ma grand-mère. Elle s'appelait Claudia. Ma grand-mère
avait un nom ordinaire - Ana. Quand elle ne faisait pas de tartes, Claudia
donnait des leçons de piano à des petits enfants présomptueux, tous
habillés comme des poupées. Obligés de nous éloigner alors, nous
partions à la plage, dans la cour, ou encore dans la cuisine, s'il pleuvait,
mais en été il ne pleut pas aussi souvent. Dans la cuisine nous jouions au
trente et un ou encore le jeu de l'oie, des jeux stupides et ennuyeux. On
était cinq, deux petits-fils de Claudia et nous trois petits-fils d'Ana, même
si Ana avait six petits-fils, car elle avait trois enfants, ma mère et encore
deux fils, mais ces petits-fils ne venaient pas, qui sait pourquoi. Je ne me
souviens pas d'avoir vu des hommes dans la maison. C'était une grande
maison en pierre, en été toujours sombre, j'imagine à cause du soleil, pour
que le soleil ne se répande pas sur des tapis, car le soleil décolore les
tapis, et alors ils perdent de la valeur. Il y avait beaucoup de tapis persans.
Et des huiles représentant une mer grise en pleine tempête. Et des
chandeliers en argent. Il n'y avait pas de joie dans cette maison.
Il y avait une chambre dans laquelle nous n'étions pas autorisés à entrer.
La porte de la chambre s'ouvrait silencieusement et rapidement, en
cachette, toujours à la même heure, à l'heure du repas, peut-être même la
nuit, quand nous dormions. Depuis la chambre parvenait parfois de la
musique, parfois des voix, en fait, une seule voix qui se multipliait. Il
nous semblait que la chambre était habitée par l'écho, par le vide, par un
trou immense et sombre. Depuis la chambre parvenait une puanteur, une
odeur de pourriture, une sorte de vapeur qui se glissait sous la porte au
lieu de la lumière. Chaque fois qu'elle sortait de la chambre, Claudia
aérait les pièces voisines. On va faire un petit courant d'air, disait-elle,
tandis que ses boucles d'oreille sonnaient ding-ding. On savait, c'était
Luigi, demi-frère de Claudia et d'Ana, qui habitait dans la chambre, c'était
tout ce qu'on nous avait dit. Pépé Luigi est très malade, on ne doit pas le déranger, disaient-on. Et chut, CHUT, répétait-on tout le temps. Une fois, vers la fin de l'été, quand notre mère vint nous chercher, je
demandai pourquoi Luigi ne sortait pas de sa chambre, pourquoi nous ne
pouvions pas le voir, et elle me dit: Il est atteint d'une paralysie progressive. Je pensais qu'une paralysie progressive était une paralysie
simple, j'étais petite. J'imaginais Luigi assis dans sa chaise roulante et
souriant, j'imaginais Claudia au moment où elle le nourrissait. L'année
suivante on ne resta chez Claudia que deux semaines, et non pas deux
mois, comme d'habitude. Je crois que c'était en 1955. Je demandai à 4
Claudia quel âge avait Luigi, elle dit soixante-quinze, elle dit Luigi est
mon aîné de dix ans, il est mon demi-frère, mais je le savais déjà. Claudia
et Ana avaient le même père, Luigi en avait un autre, ils avaient tous une
seule mère pourtant. Cet été-là, oui, en 1955, j'entendis leur conversation
nocturne: mémé Ana (arrivée à l'improviste), mémé Claudia et ma mère
(venue nous chercher) étaient assises dans la cuisine. Claudia préparait de
petits croissants aux noix et tournait autour de la cuisinière. Elle avait une
tache de sucre en poudre sur le nez. Elle avait les manches retroussées et
les bras blancs immenses qui bougeaient au-dessous, balançaient comme
si leur chair allait se détacher d'eux et tomber sur le sol en pierre. Elle
avait les doigts rapides, ils enroulaient les petits croissants comme s'ils se promenaient sur les touches du piano. Ça sentait les jours de fête. Mémé
Ana avait, elle aussi, les doigts rapides, dodus, elle cousait quelque chose
en dentelle noire. Je voyais ma mère de dos. Elle était pieds-nus, ses
chaussures, rouges, aux talons particulièrement hauts, reposaient
renversées sous la table. Elle portait une chemise blanche, brillante, avec
de fines rayures rouges, au col châle, elle adorait les chemises au col
châle, elle faisait un nœud au-dessous du cou, c'était des blouses Chanel,
je sus après, quand je grandis. Ça sentait le pain chaud, ça sentait la paix.
Ça sentait les amandes et le massepain. J'épiais derrière la porte à peine
ouverte, couchée par terre, dans le salon, sur un tapis persan, en observant
les grains de poussière monter depuis ce tapis bleu vers une fine colonne
de lumière plantée au seuil entre la cuisine et la chambre. Il était très tard,
c'était une sombre nuit d'été, sans bruit. Ma mère répétait le mot tabès:
"tabès" fait ceci, "tabès" fait cela, j'écoutais en pensant que "tabès" devait
être un homme bien méchant qui faisait toute sorte de choses horribles
aux gens bien, car ce "tabès" mentionné par ma mère semblait tout à fait
monstrueux.
Je n'étais pas une enfant obéissante. Mémé Ana me regardait parfois dans
les yeux en me disant: Mon Dieu, sauve-moi de la peste, de la faim et de
la guerre, puis elle s'arrêtait, pour continuer tout de suite: et de toi. Cela
était insolent de sa part. En tout cas, je chérissais mémé Ana, même si à
l'époque je ne le savais pas, cela se serait avéré par la suite.
Sur la pointe des pieds je rejoins la porte de la chambre de Luigi. Les trois
dans la cuisine papotent, toutes en même temps. L'ambiance n'est plus
mystérieuse, funèbre, peut-être qu'elles mangent des croissants, pensé-je.
J'entre silencieusement, le plus silencieusement possible. Je traverse le
seuil, c'est comme si quelqu'un a fait caca. L'odeur de l'urine se mélange à
l'odeur sucrée et triste de la pourriture, ça sent les coquillages oubliés
dans un sachet en plastique au fond du sac de plage. Tourné de dos par
rapport à la porte, ce Luigi regarde la fenêtre, et la fenêtre est fermée, les
persiennes aussi. Luigi regarde dans le vide, peut-être dans quelque bout
de son passé. 5
Près de Luigi est allumée une lampe de table à l'abat-jour transparent en
forme de parapluie japonais. Tout raide, Luigi tourne son visage vers la
faible lumière et se met à secouer la tête comme s'il avait le crâne couvert
de poux, sans qu'il puisse s'en libérer. Je le vois de profil. Il tente de
joindre la lampe, il la manque, il tente à nouveau, sa paume tombe sur
l'ampoule et y reste collée. L'odeur de la peau qui brûle. La lumière, déjà
faible, s'éteint. J'ai sept ans, mon cœur est au galop. Je reste pétrifiée à
l'entrée, la chambre est petite et se rapetisse visiblement davantage, tandis
que Luigi grandit comme s'il était Alice. Il se lève, fait un demi-pas et
retombe dans le fauteuil, ses jambes pendent, ses jambes sont paralysées,
ce sont des jambes mortes. Une puanteur envahit la chambre. Luigi fait
caca dans son caleçon, on l'entend, il a la diarrhée, je retiens mon souffle.
Des diplômes encadrés sont accrochés sur les parois, je ne vois pas quelle
sorte de diplômes, ni à qui ils appartiennent. Luigi murmure, son
murmure est creux comme le dégoulinement d'eau dans une grotte
déserte, c'est un murmure fait d'écho; un murmure de prière, monotone et
ennuyeux, ce n'est même pas un cri étouffé, c'est juste un murmure. Je ne
comprends pas ce qu'il dit, ses paroles collent l'une sur l'autre, en tombant
par terre tel un tricot infiniment long, tel un châle monochrome sans fin.
Puis il dit: Les singes pleurent. Hyperbole. Je suis encore plus effrayée et
quitte la chambre. Dans le couloir, mes mains se mettent à trembler, elles
tremblent comme si elles appartenaient à quelqu'un d'autre, comme si
c'étaient des mains indépendantes, épileptiques.
Dans la cuisine, maman dit: Il sera toujours pire. Il faut lui trouver un
asile.
Je suis né d'un père P.G. qui m'a
conçu étant déjà aveugle et qui peu aprés ma naissance fut cloué
dans son fauteuil par sa sinistre maladie. /.../ Or à sa paralysie et à
sa cécité était lié le fait suivant. Il
ne pouvait pas comme tout le
monde aller uriner dans les aterclosets, mais était obligé de le
faire sur son fauteuil dans un petit
réceptacle et, comme cela arrivait
assez souvent, il ne se gênait pas
pour le faire devant moi sous une
couverture qu'étant avuegle il
plaçait généralement de travers.
Mais le plus étrange était
certainement sa façon de regarder
en pissant. Comme il ne voyait
rien sa prunelle se dirigeait très souvent en haut dans le vide, sous 6
la paupière, et cela arrivait en
particulier dans les moments où il
pissait. Il avait d'ailleurs de très
grands yeux toujours très ouverts
dans un visage taillé en bec d'aigle et ces grands yeux étaient
donc presque entièrement blancs
quand il pissait, avec une
expression tout à fait abrutissante d'abandon et d'égarement dans un
monde que lui seul pouvait voir et qui lui donnait un vague rire /.../
J'avais environ quatorze ans
quand mon affection pour mon
père se transforma en haine
profonde et inconsciente. Je
commençai alors à jouir
obscurément des cris que lui
arrachaient continuellement les
douleurs fulgurantes du tabès,
classées parmi les plus terribles.
L'état de saleté et de puanteur
auquel le réduisait fréquemment
son infirmité totale (il lui arrivait
par exemple de conchier ses culottes) était, de plus, loin de
m'être aussi désagréable que je
croyais. /.../
Une nuit, nous fûmes réveillées,
ma mère et moi, par des discours véhéments que le vérolé hurlait
littéralement dans sa chambre: il était brusquement devenu fou.
Bien à vous,
Georges Bataille
L'été suivant nous ne partîmes pas là-bas, au bord de cette mer-là. Ma
mère dit: Ludwig est mort. Je demandai quel Ludwig?, et elle répondit
pépé Luigi, le docteur Luigi, le demi-frère de mémé Ana et de mémé
Claudia.
Plus tard, ma mère nous faisait faire le test de Wassermann pendant des
années, ce qui, je le vois aujourd'hui, était complètement insensé. La peur
est une bête irrationnelle. 7
Comme je dis, pendant quarante ans le prénom de Ludwig et le rapport
entre ce prénom et la syphilis restait en-dehors de ma réalité. Je croyais
que ce prénom était enterré avec le sort de l'homme à qui il appartenait.
Que toutes les traces de ce sort aucunement extraordinaire étaient
emportées par le temps, que les esprits des morts ne visitaient les vivants
qu'en littérature, dans des inventions livresques, tandis que la réalité était
faite de chemins qui bifurquaient vraiment à l'infini, sans aucune
possibilité de se rencontrer, de se joindre, de s'enchevêtrer un jour,
quelque part. Que le temps se dévorait lui-même jusqu'à se dissoudre en
micro particules engendrant un temps nouveau, non pas moins malade,
mais plus résistant - notre temps, le présent. Qu'il était possible de
rattraper le cours de ce temps, de le placer dans un lit et de lui dire où et
comment continuer à couler pour ne pas se désintégrer de nouveau.
Désormais, pourtant, le prénom de Ludwig Jakob Fritz, imprimé il y a
presque cent ans dans les vieux livres que je tenais sur mes genoux, sortit,
tel un fantôme, de ce tombeau qui ne fut recouvert d'aucune dalle, du
tombeau qui attendait ouvert depuis qui sait combien de temps, et au sujet
duquel personne ne savait quand (et si) quelqu'un daignerait couvrir ses
entrailles noires, baisser le couvercle et tourner le dos à la fosse du passé;
laisser les morts, discrets et monstrueux, se dévorer l'un l'autre dans cette
fosse ou de danser leur propre vie, comme ça les arrange, en nous
laissant, nous, tranquilles. Luigi, pépé Luigi, le docteur Luigi, était-il
Ludwig Jakob Fritz, on ne le saura jamais.
Il est très probable que le cas du professeur Kogoj, le cas traitant d’un
médecin de soixante-dix ans passés, assez décrépit du point de vue
somatique, atteint d'une syphilis latente qui après cinquante ans devenait
manifeste, se référait à Ludwig Jakob Fritz. En 1911, Ludwig Jakob Fritz
avait trente-cinq ans, ce qui signifie qu'il naquit en 1876. En 1949, l'année
de la publication de la brochure de l'académicien Kogoj, où il décrit la
maladie du médecin anonyme, Ludwig Jakob Fritz avait soixante-treize
ans, c'est-à-dire il a soixante-dix ans passés. Si la syphilis couvait en lui
pendant cinquante ans, il l'eut attrapée en 1899, à vingt-trois ans, ce qui
veut dire qu'il ne l'eut pas en visitant cette ville, ce ne fut pas la fleuriste
Clara qui le contamina, ce qui ne signifie pas que dans son sang des
spirochètes ne circulaient pas, mais que ses spirochètes à elle ne se
déchaînèrent pas, à la différence de ceux de Ludwig Jakob Fritz. Je pense,
peut-être la fleuriste Clara, celle qui jusqu'à 1922 errait soûle dans des
chambres délaissées de l'ancien hôtel "Hungaria", se trouvant un étage udessous de mon appartement, peut-être c'est elle la femme centenaire à la
BWR positive, que le docteur Kogoj mentionnait, ensuite je me rends
compte que c'est impossible, les ans ne correspondent pas. Ça n'a pas
d'importance. Aucune importance. Une fois de plus cela démontre que les
fils tissant les vies humaines ne se rompent jamais entièrement, que ces
fils s'enchevêtrent, se mêlent et se fondent, enfin, en une matière
protoplasmique, invisible à l'œil nu, en une matière vivante qui bouge, qui 8
se mue, en un protozoaire amiboïde qui rampe autour de nous, qui s'agite,
se transforme, se déverse, jusqu'à ce qu'il ne nous encercle et ne nous
aspire.
Il est inexplicable que Ludwig Jakob Fritz, médecin, ne relie pas la lésion
d'étiologie inconnue sur son pénis avec une possible infection
syphilitique. En 1911, il porte la lettre du docteur Grošić au docteur
Noguchi, et le professeur Hideyo Noguchi est un bactériologue de
réputation mondiale, directeur de l'Institut Rockefeller à New York où, en
1910 il entame une recherche sur la syphilis, pour arriver, en 1913, à la
conclusion que dans le cerveau atteint de luétine, la bacchante débauchée
Treponema pallidum se met à la ripaille et à l'orgie jusqu'à ce que son
hôte n'en devient littéralement fou. Il est incompréhensible que le docteur
Ludwig Jakob Fritz ne parvienne à aucune Eurêka! au moment où le professeur Hideyo Noguchi implante les spirochètes du cerveau d'un
paralytique dans des cerveaux de lapins, en confirmant par là la liaison
entre la syphilis et la paralysie progressive, et peu après arrive en Europe
où il annonce, dans tous les centres médicaux réputés, sa découverte et en
fait des conférences: Ludwig Jakob Fritz, ne le voit-il pas, les journaux
font couler de l'encre à ce sujet. Le Kurzschluss qui survient ainsi dans le
cerveau de Ludwig Jakob Fritz, cerveau toujours raisonnable et pas
encore criblé de tréponèmes, est absolument incompréhensible, si l'on a
présent que déjà en 1907, après 605 tentatives, Paul Ehrlich (Prix Nobel
pour la médecine en 1908) synthétise le fameux "composé 606",
dénommé par la suite le Salvarsan, à la forte action trépanocide et spirochétocide; si l'on a présent qu'en 1912, à la recherche d'un médicament encore plus efficace contre la syphilis, Paul Ehrlich trouve le "produit 914" ou le Néosalvarsan, qui est encore en usage (en
combinaison avec certains médicaments synthétisés plus tard, dont deux,
le Mapharsen et le Stovarsol, par Ehrlich lui-même). Car, Paul Ehrlich
était, pour ainsi dire, à portée de la main de Ludwig Jakob Fritz: il venait,
en tant qu'assistant de Koch, sur les îles de Brioni, et même après, à
Berlin, il n'était pas si loin non plus. Ludwig Jakob Fritz porte dans son
corps des nids de tréponèmes vivants qui couvent, il se promène dans le
monde, achète des gants fins parfumés à la rose, visite des bordels,
contemple des couchers de soleil et sème son infection tout autour.
Ehrlich devient membre de quatre-vingt-une académies des sciences,
ainsi que membre des associations des spécialistes d'Autriche,
d'Allemagne, de France, de Grande Bretagne, de Danemark, du Brésil, de
Grèce, de Hongrie, d'Italie, des Pays-Bas, de Roumanie, d'Egypte, de
Serbie, de Finlande, de Suède, de Turquie, des Etats Unis d'Amérique, de
Norvège, de Russie, du Japon, d'Espagne, du Venezuela; il est nommé
docteur honoris causa aux universités de Chicago, de Göttingen,
d'Oxford, d'Athènes et de Breslau; pendant des décennies il tonne devant
le monde médical en l'invitant à "tirer sur les microbes avec des balles
magiques", en soutenant le méthode de chimiothérapie contre la syphilis, 9
et pendant tout ce temps-là Ludwig Jakob Fritz reste béat dans sa
petitesse, dans sa vie fermée et limitée par le vide, Ludwig Jakob Fritz ne
pense même pas au funérailles qui se préparent pour lui, il n'a aucune idée
d'être devenu un maillon dans la chaîne de cette maladie horrible qui
circule (à cette époque-là) dans le monde. Il put s'en sortir; en 1911,
Ludwig Jakob Fritz put subir un traitement, mais vu qu'il ne le fit pas, il
est difficile de savoir à présent quels continents traversent ses spirochètes,
quelles vies ils ont envahies, quelles sortes de monstruosités ils ont
provoquées, tout comme on ne peut plus savoir si aujourd'hui, au moment
où les médicaments existent, ce fil invisible reliant les destins est enfin
rompu. Ludwig Jakob Fritz devait se rappeler que non toutes les maladies
se manifestent de suite, que quelques-unes en émettent parfois la facture
cinquante ou soixante ans plus tard, que certaines maladies impitoyables
reviennent, sautent une génération ou deux et retournent, même plus
fraîches, plus puissantes, que les péchés des pères sont des péchés fort
résistants, que les fantômes de Madame Alvin ne sont pas du tout des
fantômes, plutôt des horreurs palpables, transformant l'homme en une
masse dissoute de cellules vénéneuses, contagieuses. De remarquables
cécités traversent le monde. Où sont les sources de ces eaux troubles, c'est
difficile à dire.
Le ban Jelačić meurt lui aussi de syphilis, fou.
Henri VIII aussi.
Jean le Terrible aussi.
Le pape Jules II aussi.
Le cardinal Wolsey aussi.
Charles Baudelaire, son cousin Guy de Maupassant et Flaubert, eux aussi
meurent contaminés par la syphilis, paralysés et aveugles, fous.
Rimbaud et Daudet aussi.
Nietzsche aussi. Nietzsche s'affaisse dans les rues de Turin et perd à
jamais la raison. il passe les onze dernières années de sa vie dans des
asiles, entièrement paralysé.
César Borgia est un des syphilitiques les plus fameux du monde.
Le compositeur Hugo Wolf meurt dans un asile psychiatrique de Vienne.
Clinique: accidents tertiaires de la syphilis.
Donizetti meurt, muet, paralysé et fou, à Bergame. Il est enterré dans la
basilique de Santa Maria Maggiore.
Franz Schubert meurt de syphilis à 31 ans.
Smetana est mis dans un asile parisien en avril 1884, il y meurt un mois
plus tard, de syphilis.
Al Capone - syphilis, accidents tertiaires. Vivant dans l'isolation
complète, il joue aux cartes et pêche, ensuite perd la raison et meurt.
Il y a en a encore plein, connus et inconnus.
Les recherches de Noguchi et d'Ehrlich furent précédées par un nombre
d'autres recherches, honnêtes ou pas, scientifiques ou charlatanesques. De10
grands expérimentateurs du Troisième Reich s'inspirent de certaines de
ces recherches et trouvent des idées et des stimuli pour leur tortures
monstrueuses, et le plus souvent absurdes et inutiles, infligées aux
exemplaires vivants et jusque là sains de "la race humaine inférieure".
Aujourd'hui on l'oublie, l'humanité a d'autres choses à faire. Au XIXe
siècle il y eut également des esprits malades, au XVIIe siècle aussi bien,
tout comme avant, il y en a aujourd'hui, il y en avait toujours et toujours il
y en aura, de ce genre de superhomme autoproclamé, d'homme nul. La
découverte du médicament contre la syphilis, cet "oiseau moqueur" de
l'espèce humaine, ainsi que contre les autres maladies vénériennes, fut un
vrai défi. La peste connut l'éradication, la syphilis dut se taire, c'est le sida
qui explosa. L'ébola, la folie de vache, la folie humaine, le clonage et
l'autoclonage: des monstres pullulent sur ce planète, qui ressemble de plus
en plus à une maison universelle des horreurs.
En 1895, le pédiatre new-yorkais Henry Heiman décrit dans une revue
médicale relevante la contamination délibérée par la gonorrhée d'un
garçon de quatre ans, d'un adolescent de seize ans et d'un homme de
vingt-six ans, en vue de découverte du médicament contre cette maladie
diffuse. Il argumente son expérience par le fait qu'un "garçon est idiot et épileptique chronique, l'autre garçon est idiot, et le jeune homme est au
stade terminal de tuberculose".
Un certain docteur Leffingwell retrousse ses manches. Il découvre qu'en
Amérique du XIXe siècle, on effectue, pendant des décennies, des
expériences sur des adultes venant des hospices et sur des enfants
d'orphelinats. Il apprend que le docteur Sidney Ringer de la Clinique
universitaire de Londres prescrit à ses patients, pour la plupart enfants de
moins de dix ans, des doses excessives de médicaments toxiques, après
quoi ils souffrent de terribles maux de tête, de crampes dans l'estomac, de
vomissements fréquents et de sérieux troubles de la vue.
Le docteur Ringer publie les résultats de ses recherches dans le livre A
Handbook of Therapeutics. Etant un manuel important, ce livre atteint
huit éditions.
En 1949, E. Westacot publie sa recherche sous le titre A Century of
Vivisection and Anti-Vivisection, où il décrit les expériences du Professeur
viennois Neisser. Dans des journaux médicaux viennois, Neisser écrit le
29 avril 1899 qu’il a contaminé délibérément par la syphilis huit enfants
sains. Trois enfants tombèrent de suite malade, tandis que chez le
quatrième enfant une tumeur au cerveau fut diagnostiquée plus tard. Sous
le prétexte de faire une recherche sur l'immunisation des personnes saines
contre la syphilis en leur injectant le sérum des patients syphilitiques,
Neisser a contaminé également trois prostituées auxquelles il n'a pas
demandé d'autorisation préalable. 11
En 1913, le Parlement de l'Etat de Pennsylvanie annonce que "grâce à la
bonté de quelques hôpitaux" 146 enfants furent contaminés par la
syphilis, tandis qu'en Philadelphie quinze enfants subirent un "contrôle de
vue", effectué par l'injection de tuberculine dans les yeux. Quelques
enfants devinrent irrémédiablement aveugles.
Mis à part un nombre relativement restreint de médecins nazis, jugés pour
leurs crimes, et un nombre encore plus restreint de ceux qui furent
condamnés à perpétuité ou exécutés, dans l'histoire récente pratiquement
aucun médecin ne fut sérieusement condamné pour les expériences
effectuées sur les hommes; au contraire, beaucoup furent promus ou
primés.
Le drame le plus honteux avec la syphilis pour le rôle principal fut
probablement joué entre 1932 et 1972 à Tuskegee, district Macon de
l'Etat américain d'Alabama, où pendant quarante ans le développement
spontané et le cours de la syphilis furent suivis chez 399 Noirs déjà
contaminés et privés délibérément de tout médicament. Des enquêtes
ultérieures montrèrent que seul un petit nombre de médecins étaient au
courant de l'expérience, tandis que les patients n'en avaient aucune idée -"votre sang est empoisonné", c'est tout ce qu'on leur dit. Des animaux de
laboratoire furent choisis parmi les hommes (Noirs) pauvres et
analphabètes qui jusque là ne visitaient pas de médecins. On leur promit
des visites médicales gratuites, des transferts gratuits jusqu'à la clinique,
des repas chauds à chaque visite, un traitement gratuit pour le moindre
problème et - une assistance financière aux pompes funèbres. Fleming
découvre la pénicilline en 1928; depuis, il est utilisé dans la thérapie
contre la syphilis en combinaison avec le Salvarsan.
En 1973, une commission nationale formée ad hoc fit le Rapport sur les
cas de syphilis à Tuskegee, en concluant que " dans le cadre des
recherches scientifiques, la communauté scientifique n'a plus de légitimité
dans la prise de décisions relatives aux droits des individus".
En 1997, le président Clinton s'excusa officiellement et publiquement aux
victimes de l'expérience, à tous ceux qui furent contaminés par la syphilis
et qui délibérément ne furent pas soignés, en leur promettant une
réparation financière adéquate.
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