Daša Drndić

LEICA FORMAT
roman

         

Daša Drndić est née à Zagreb; elle a fait ses études à l’Université de Belgrade et le troisième cycle, en dramaturgie, aux Etats Unis, tandis qu’elle a soutenu son doctorat sur le proto-féminisme et l’engagement politique d’auteurs femmes à travers leurs ouvrages, à l’Université de Rijeka où elle est professeur. Elle est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages littéraires, et ses livres sont  traduits dans de nombreuses langues, alors qu’elle-même  traduit des ouvrages de  l’anglais au croate.  Elle est la présidente de traducteurs «Minus jedan»,  membre de l’union des écrivains croates ainsi que celui  de P.E.N. de Croate.

 


LEICA FORMAT
extrait

Traduit par Vanda Mikšić

Needless to say, la brochure de l'académicien Franjo Kogoj (Maison d'édition JAZU, Zagreb, 1949), je l'ai étudiée depuis A jusqu'à Z. A la
page 74, l'auteur mentionne un cas de syphilis manifeste, ayant éclaté après une phase syphilitique latente qui dura cinquante ans:
Ayant passé 70 ans, un médecin assez décrépit du point de vue
somatique, est venu à la clinique avec des ulcérations situées sur
l'avant-bras au niveau du vaisseau lymphatique, et qu'il a lui-même
diagnostiquées comme étant des gommes sporotrichosiques.
La sporotrichose est une maladie mycosique de diffusion mondiale, plus fréquente dans les tropiques, notamment chez des hommes,
agriculteurs et mineurs. Elle est transmise par la terre, la végétation, la laine et les animaux contaminés. Clinique: des infiltrats noduleux se transformant en pustules ou en ulcérations sur la peau de la tête, du corps et notamment des extrémités ou sur la muqueuse oto-rhinopharyngo-laryngienne; un épaississement de vaisseaux lymphatiques, le long desquels se forment des nodules pouvant exulcérer; une lymphadénite régionale chronique. Thérapie:
Iodure de potassium, et caetera...
A partir de l'anamnèse nous avons prudemment obtenu l'information
que plus de cinquante ans auparavant, le patient eut une lésion d'étiologie inconnue sur le pénis; la lésion disparut spontanément. D'après les affirmations du patient, aucun autre symptôme ne parut par la suite. Toutes les séroréactions effectuées (BRW, KR, MKR et
MTR) BWR - Réaction Bordet-Wassermann, KR - Réaction Kahn, MKR - Réaction Meinicke de 2 déglutination, MTR - Réaction Meinicke
d'agglutination. furent entièrement positives. Nous n'en informâmes pas le patient, en lui prescrivant la iodure de potassium. Les ulcérations cicatrisèrent vite, et le patient quitta la clinique heureux d'avoir soigné "la sporotrichose" aussi rapidement. Il promit de rendre
de la iodure occasionnellement. Nous sommes convaincus que dans ce cas toute autre thérapie aurait été inutile.
Dans ma vie professionnelle, j'ai également rencontré une femme
centenaire à la BWR positive. Ma grand-mère avait une sœur et un demi-frère. Eux vivaient là où ils étaient nés, dans une ville au bord de la mer, ma grand-mère déménagea à Zagreb. La grand-mère était une femme bien, particulièrement capricieuse, on pourrait même dire impétueuse. Elle faisait de la couture. Elle créait des robes d'opéra pour des chanteuses d'opéra. Elle avait quatorze ouvrières, elle avait un salon. Sa poitrine était toujours décorée par des aiguilles d'où pendaient des fils de couleurs différentes. Quand elle cousait quelque chose pour moi, elle me faisait essayer dix fois et tourner sur moi-même. A chaque essayage, elle faisait exprès de me piquer dans les fesses avec une aiguille: j'aurais sauté alors, et elle aurait
ri. Elle était ronde, grassouillette, mais pas avant sa vieillesse; jeune, elle était belle, ses lèvres charnues, son nez retroussé, son front élevé. Elle ne grisonna jamais, elle mourut avec des cheveux noirs, elle avait beaucoup de cheveux, mais ils étaient fins, comme du duvet. Je ne connus jamais mon grand-père. Il s'écroula en 1943, son cœur explosa pendant qu'il lisait Kropotkin, ou Trotski, peut-être, je ne sais pas. Ses livres anarchistes furent dispersés par des inconnus après la guerre, c'est ce qu'on me dit. Il avait d'autres livres aussi, il avait de la poésie écrite en gothique, et cela disparut également. Il était membre du Parti communiste d'Autriche depuis 1923. Il était perruquier. Il faisait des perruques pour le théâtre, en
fait pour des acteurs et des actrices, mais aussi pour les gens chauves. Lui et ma grand-mère avaient trois enfants. Ils sont tous morts. Je n'ai plus personne à qui demander des détails. Il reste, il est vrai, quelques petitsfils, plus jeunes que moi, mais ils ne savent rien, ça ne les intéresse pas du tout. Ils ne vivent même pas ici. 3
Mais, je me souviens, oui, je me souviens de quelque chose. En été, on partait chez la sœur de ma grand-mère, elle faisait des tartes sur
commande et ne donnait jamais de recettes à ses clients, ou plutôt, elle les révélait en partie, en omettant toujours quelque chose. Dès que les clients étaient partis, elle me faisait un clin d'œil. Elle avait de longues boucles d'oreille qui brillaient et sonnaient et frappaient sur ses joues quand elle tournait la tête. On pourrait dire, elle était espiègle. Tout comme l'était sa sœur, d'ailleurs, ma grand-mère. Elle s'appelait Claudia. Ma grand-mère avait un nom ordinaire - Ana. Quand elle ne faisait pas de tartes, Claudia donnait des leçons de piano à des petits enfants présomptueux, tous habillés comme des poupées. Obligés de nous éloigner alors, nous partions à la plage, dans la cour, ou encore dans la cuisine, s'il pleuvait, mais en été il ne pleut pas aussi souvent. Dans la cuisine nous jouions au trente et un ou encore le jeu de l'oie, des jeux stupides et ennuyeux. On était cinq, deux petits-fils de Claudia et nous trois petits-fils d'Ana, même
si Ana avait six petits-fils, car elle avait trois enfants, ma mère et encore deux fils, mais ces petits-fils ne venaient pas, qui sait pourquoi. Je ne me souviens pas d'avoir vu des hommes dans la maison. C'était une grande maison en pierre, en été toujours sombre, j'imagine à cause du soleil, pour que le soleil ne se répande pas sur des tapis, car le soleil décolore les tapis, et alors ils perdent de la valeur. Il y avait beaucoup de tapis persans.
Et des huiles représentant une mer grise en pleine tempête. Et des
chandeliers en argent. Il n'y avait pas de joie dans cette maison.
Il y avait une chambre dans laquelle nous n'étions pas autorisés à entrer.
La porte de la chambre s'ouvrait silencieusement et rapidement, en
cachette, toujours à la même heure, à l'heure du repas, peut-être même la nuit, quand nous dormions. Depuis la chambre parvenait parfois de la musique, parfois des voix, en fait, une seule voix qui se multipliait. Il nous semblait que la chambre était habitée par l'écho, par le vide, par un trou immense et sombre. Depuis la chambre parvenait une puanteur, une odeur de pourriture, une sorte de vapeur qui se glissait sous la porte au lieu de la lumière. Chaque fois qu'elle sortait de la chambre, Claudia aérait les pièces voisines. On va faire un petit courant d'air, disait-elle, tandis que ses boucles d'oreille sonnaient ding-ding. On savait, c'était Luigi, demi-frère de Claudia et d'Ana, qui habitait dans la chambre, c'était tout ce qu'on nous avait dit. Pépé Luigi est très malade, on ne doit pas le déranger, disaient-on. Et chut, CHUT, répétait-on tout le temps. Une fois, vers la fin de l'été, quand notre mère vint nous chercher, je
demandai pourquoi Luigi ne sortait pas de sa chambre, pourquoi nous ne pouvions pas le voir, et elle me dit: Il est atteint d'une paralysie progressive. Je pensais qu'une paralysie progressive était une paralysie simple, j'étais petite. J'imaginais Luigi assis dans sa chaise roulante et souriant, j'imaginais Claudia au moment où elle le nourrissait. L'année suivante on ne resta chez Claudia que deux semaines, et non pas deux mois, comme d'habitude. Je crois que c'était en 1955. Je demandai à 4 Claudia quel âge avait Luigi, elle dit soixante-quinze, elle dit Luigi est mon aîné de dix ans, il est mon demi-frère, mais je le savais déjà. Claudia et Ana avaient le même père, Luigi en avait un autre, ils avaient tous une seule mère pourtant. Cet été-là, oui, en 1955, j'entendis leur conversation
nocturne: mémé Ana (arrivée à l'improviste), mémé Claudia et ma mère (venue nous chercher) étaient assises dans la cuisine. Claudia préparait de petits croissants aux noix et tournait autour de la cuisinière. Elle avait une tache de sucre en poudre sur le nez. Elle avait les manches retroussées et les bras blancs immenses qui bougeaient au-dessous, balançaient comme si leur chair allait se détacher d'eux et tomber sur le sol en pierre. Elle avait les doigts rapides, ils enroulaient les petits croissants comme s'ils se promenaient sur les touches du piano. Ça sentait les jours de fête. Mémé Ana avait, elle aussi, les doigts rapides, dodus, elle cousait quelque chose en dentelle noire. Je voyais ma mère de dos. Elle était pieds-nus, ses chaussures, rouges, aux talons particulièrement hauts, reposaient renversées sous la table. Elle portait une chemise blanche, brillante, avec de fines rayures rouges, au col châle, elle adorait les chemises au col châle, elle faisait un nœud au-dessous du cou, c'était des blouses Chanel, je sus après, quand je grandis. Ça sentait le pain chaud, ça sentait la paix. Ça sentait les amandes et le massepain. J'épiais derrière la porte à peine ouverte, couchée par terre, dans le salon, sur un tapis persan, en observant les grains de poussière monter depuis ce tapis bleu vers une fine colonne de lumière plantée au seuil entre la cuisine et la chambre. Il était très tard, c'était une sombre nuit d'été, sans bruit. Ma mère répétait le mot tabès:
"tabès" fait ceci, "tabès" fait cela, j'écoutais en pensant que "tabès" devait être un homme bien méchant qui faisait toute sorte de choses horribles aux gens bien, car ce "tabès" mentionné par ma mère semblait tout à fait monstrueux.
Je n'étais pas une enfant obéissante. Mémé Ana me regardait parfois dans les yeux en me disant: Mon Dieu, sauve-moi de la peste, de la faim et de la guerre, puis elle s'arrêtait, pour continuer tout de suite: et de toi. Cela était insolent de sa part. En tout cas, je chérissais mémé Ana, même si à l'époque je ne le savais pas, cela se serait avéré par la suite.
Sur la pointe des pieds je rejoins la porte de la chambre de Luigi. Les trois dans la cuisine papotent, toutes en même temps. L'ambiance n'est plus mystérieuse, funèbre, peut-être qu'elles mangent des croissants, pensé-je.
J'entre silencieusement, le plus silencieusement possible. Je traverse le seuil, c'est comme si quelqu'un a fait caca. L'odeur de l'urine se mélange à l'odeur sucrée et triste de la pourriture, ça sent les coquillages oubliés dans un sachet en plastique au fond du sac de plage. Tourné de dos par rapport à la porte, ce Luigi regarde la fenêtre, et la fenêtre est fermée, les persiennes aussi. Luigi regarde dans le vide, peut-être dans quelque bout de son passé. 5 Près de Luigi est allumée une lampe de table à l'abat-jour transparent en
forme de parapluie japonais. Tout raide, Luigi tourne son visage vers la faible lumière et se met à secouer la tête comme s'il avait le crâne couvert de poux, sans qu'il puisse s'en libérer. Je le vois de profil. Il tente de joindre la lampe, il la manque, il tente à nouveau, sa paume tombe sur l'ampoule et y reste collée. L'odeur de la peau qui brûle. La lumière, déjà faible, s'éteint. J'ai sept ans, mon cœur est au galop. Je reste pétrifiée à l'entrée, la chambre est petite et se rapetisse visiblement davantage, tandis que Luigi grandit comme s'il était Alice. Il se lève, fait un demi-pas et retombe dans le fauteuil, ses jambes pendent, ses jambes sont paralysées, ce sont des jambes mortes. Une puanteur envahit la chambre. Luigi fait caca dans son caleçon, on l'entend, il a la diarrhée, je retiens mon souffle.
Des diplômes encadrés sont accrochés sur les parois, je ne vois pas quelle sorte de diplômes, ni à qui ils appartiennent. Luigi murmure, son murmure est creux comme le dégoulinement d'eau dans une grotte déserte, c'est un murmure fait d'écho; un murmure de prière, monotone et ennuyeux, ce n'est même pas un cri étouffé, c'est juste un murmure. Je ne comprends pas ce qu'il dit, ses paroles collent l'une sur l'autre, en tombant par terre tel un tricot infiniment long, tel un châle monochrome sans fin.
Puis il dit: Les singes pleurent. Hyperbole. Je suis encore plus effrayée et quitte la chambre. Dans le couloir, mes mains se mettent à trembler, elles tremblent comme si elles appartenaient à quelqu'un d'autre, comme si c'étaient des mains indépendantes, épileptiques.
Dans la cuisine, maman dit: Il sera toujours pire. Il faut lui trouver un
asile.
Je suis né d'un père P.G. qui m'a conçu étant déjà aveugle et qui peu aprés ma naissance fut cloué dans son fauteuil par sa sinistre maladie. /.../ Or à sa paralysie et à sa cécité était lié le fait suivant. Il ne pouvait pas comme tout le monde aller uriner dans les aterclosets, mais était obligé de le faire sur son fauteuil dans un petit réceptacle et, comme cela arrivait assez souvent, il ne se gênait pas pour le faire devant moi sous une couverture qu'étant avuegle il plaçait généralement de travers.
Mais le plus étrange était certainement sa façon de regarder
en pissant. Comme il ne voyait rien sa prunelle se dirigeait très souvent en haut dans le vide, sous 6 la paupière, et cela arrivait en
particulier dans les moments où il pissait. Il avait d'ailleurs de très
grands yeux toujours très ouverts dans un visage taillé en bec d'aigle et ces grands yeux étaient donc presque entièrement blancs
quand il pissait, avec une expression tout à fait abrutissante d'abandon et d'égarement dans un monde que lui seul pouvait voir et qui lui donnait un vague rire /.../
J'avais environ quatorze ans quand mon affection pour mon père se transforma en haine profonde et inconsciente. Je commençai alors à jouir obscurément des cris que lui arrachaient continuellement les
douleurs fulgurantes du tabès, classées parmi les plus terribles.
L'état de saleté et de puanteur auquel le réduisait fréquemment
son infirmité totale (il lui arrivait par exemple de conchier ses culottes) était, de plus, loin de m'être aussi désagréable que je
croyais. /.../
Une nuit, nous fûmes réveillées, ma mère et moi, par des discours véhéments que le vérolé hurlait littéralement dans sa chambre: il était brusquement devenu fou.
Bien à vous, Georges Bataille L'été suivant nous ne partîmes pas là-bas, au bord de cette mer-là. Ma mère dit: Ludwig est mort. Je demandai quel Ludwig?, et elle répondit pépé Luigi, le docteur Luigi, le demi-frère de mémé Ana et de mémé Claudia.
Plus tard, ma mère nous faisait faire le test de Wassermann pendant des années, ce qui, je le vois aujourd'hui, était complètement insensé. La peur est une bête irrationnelle. 7 Comme je dis, pendant quarante ans le prénom de Ludwig et le rapport entre ce prénom et la syphilis restait en-dehors de ma réalité. Je croyais que ce prénom était enterré avec le sort de l'homme à qui il appartenait.
Que toutes les traces de ce sort aucunement extraordinaire étaient
emportées par le temps, que les esprits des morts ne visitaient les vivants qu'en littérature, dans des inventions livresques, tandis que la réalité était faite de chemins qui bifurquaient vraiment à l'infini, sans aucune possibilité de se rencontrer, de se joindre, de s'enchevêtrer un jour, quelque part. Que le temps se dévorait lui-même jusqu'à se dissoudre en micro particules engendrant un temps nouveau, non pas moins malade, mais plus résistant - notre temps, le présent. Qu'il était possible de rattraper le cours de ce temps, de le placer dans un lit et de lui dire où et comment continuer à couler pour ne pas se désintégrer de nouveau.
Désormais, pourtant, le prénom de Ludwig Jakob Fritz, imprimé il y a
presque cent ans dans les vieux livres que je tenais sur mes genoux, sortit, tel un fantôme, de ce tombeau qui ne fut recouvert d'aucune dalle, du tombeau qui attendait ouvert depuis qui sait combien de temps, et au sujet duquel personne ne savait quand (et si) quelqu'un daignerait couvrir ses entrailles noires, baisser le couvercle et tourner le dos à la fosse du passé; laisser les morts, discrets et monstrueux, se dévorer l'un l'autre dans cette fosse ou de danser leur propre vie, comme ça les arrange, en nous laissant, nous, tranquilles. Luigi, pépé Luigi, le docteur Luigi, était-il Ludwig Jakob Fritz, on ne le saura jamais. Il est très probable que le cas du professeur Kogoj, le cas traitant d’un médecin de soixante-dix ans passés, assez décrépit du point de vue somatique, atteint d'une syphilis latente qui après cinquante ans devenait manifeste, se référait à Ludwig Jakob Fritz. En 1911, Ludwig Jakob Fritz avait trente-cinq ans, ce qui signifie qu'il naquit en 1876. En 1949, l'année
de la publication de la brochure de l'académicien Kogoj, où il décrit la
maladie du médecin anonyme, Ludwig Jakob Fritz avait soixante-treize ans, c'est-à-dire il a soixante-dix ans passés. Si la syphilis couvait en lui pendant cinquante ans, il l'eut attrapée en 1899, à vingt-trois ans, ce qui veut dire qu'il ne l'eut pas en visitant cette ville, ce ne fut pas la fleuriste Clara qui le contamina, ce qui ne signifie pas que dans son sang des spirochètes ne circulaient pas, mais que ses spirochètes à elle ne se déchaînèrent pas, à la différence de ceux de Ludwig Jakob Fritz. Je pense, peut-être la fleuriste Clara, celle qui jusqu'à 1922 errait soûle dans des chambres délaissées de l'ancien hôtel "Hungaria", se trouvant un étage udessous de mon appartement, peut-être c'est elle la femme centenaire à la BWR positive, que le docteur Kogoj mentionnait, ensuite je me rends compte que c'est impossible, les ans ne correspondent pas. Ça n'a pas d'importance. Aucune importance. Une fois de plus cela démontre que les fils tissant les vies humaines ne se rompent jamais entièrement, que ces fils s'enchevêtrent, se mêlent et se fondent, enfin, en une matière protoplasmique, invisible à l'œil nu, en une matière vivante qui bouge, qui 8 se mue, en un protozoaire amiboïde qui rampe autour de nous, qui s'agite, se transforme, se déverse, jusqu'à ce qu'il ne nous encercle et ne nous
aspire. Il est inexplicable que Ludwig Jakob Fritz, médecin, ne relie pas la lésion d'étiologie inconnue sur son pénis avec une possible infection syphilitique. En 1911, il porte la lettre du docteur Grošić au docteur Noguchi, et le professeur Hideyo Noguchi est un bactériologue de réputation mondiale, directeur de l'Institut Rockefeller à New York où, en 1910 il entame une recherche sur la syphilis, pour arriver, en 1913, à la conclusion que dans le cerveau atteint de luétine, la bacchante débauchée Treponema pallidum se met à la ripaille et à l'orgie jusqu'à ce que son hôte n'en devient littéralement fou. Il est incompréhensible que le docteur Ludwig Jakob Fritz ne parvienne à aucune Eurêka! au moment où le professeur Hideyo Noguchi implante les spirochètes du cerveau d'un
paralytique dans des cerveaux de lapins, en confirmant par là la liaison entre la syphilis et la paralysie progressive, et peu après arrive en Europe où il annonce, dans tous les centres médicaux réputés, sa découverte et en fait des conférences: Ludwig Jakob Fritz, ne le voit-il pas, les journaux font couler de l'encre à ce sujet. Le Kurzschluss qui survient ainsi dans le cerveau de Ludwig Jakob Fritz, cerveau toujours raisonnable et pas encore criblé de tréponèmes, est absolument incompréhensible, si l'on a présent que déjà en 1907, après 605 tentatives, Paul Ehrlich (Prix Nobel pour la médecine en 1908) synthétise le fameux "composé 606", dénommé par la suite le Salvarsan, à la forte action trépanocide et spirochétocide; si l'on a présent qu'en 1912, à la recherche d'un médicament encore plus efficace contre la syphilis, Paul Ehrlich trouve le "produit 914" ou le Néosalvarsan, qui est encore en usage (en combinaison avec certains médicaments synthétisés plus tard, dont deux, le Mapharsen et le Stovarsol, par Ehrlich lui-même). Car, Paul Ehrlich était, pour ainsi dire, à portée de la main de Ludwig Jakob Fritz: il venait, en tant qu'assistant de Koch, sur les îles de Brioni, et même après, à Berlin, il n'était pas si loin non plus. Ludwig Jakob Fritz porte dans son corps des nids de tréponèmes vivants qui couvent, il se promène dans le monde, achète des gants fins parfumés à la rose, visite des bordels, contemple des couchers de soleil et sème son infection tout autour.
Ehrlich devient membre de quatre-vingt-une académies des sciences, ainsi que membre des associations des spécialistes d'Autriche, d'Allemagne, de France, de Grande Bretagne, de Danemark, du Brésil, de Grèce, de Hongrie, d'Italie, des Pays-Bas, de Roumanie, d'Egypte, de Serbie, de Finlande, de Suède, de Turquie, des Etats Unis d'Amérique, de Norvège, de Russie, du Japon, d'Espagne, du Venezuela; il est nommé docteur honoris causa aux universités de Chicago, de Göttingen, d'Oxford, d'Athènes et de Breslau; pendant des décennies il tonne devant le monde médical en l'invitant à "tirer sur les microbes avec des balles magiques", en soutenant le méthode de chimiothérapie contre la syphilis, 9 et pendant tout ce temps-là Ludwig Jakob Fritz reste béat dans sa
petitesse, dans sa vie fermée et limitée par le vide, Ludwig Jakob Fritz ne pense même pas au funérailles qui se préparent pour lui, il n'a aucune idée d'être devenu un maillon dans la chaîne de cette maladie horrible qui circule (à cette époque-là) dans le monde. Il put s'en sortir; en 1911, Ludwig Jakob Fritz put subir un traitement, mais vu qu'il ne le fit pas, il est difficile de savoir à présent quels continents traversent ses spirochètes, quelles vies ils ont envahies, quelles sortes de monstruosités ils ont provoquées, tout comme on ne peut plus savoir si aujourd'hui, au moment où les médicaments existent, ce fil invisible reliant les destins est enfin rompu. Ludwig Jakob Fritz devait se rappeler que non toutes les maladies se manifestent de suite, que quelques-unes en émettent parfois la facture cinquante ou soixante ans plus tard, que certaines maladies impitoyables reviennent, sautent une génération ou deux et retournent, même plus fraîches, plus puissantes, que les péchés des pères sont des péchés fort résistants, que les fantômes de Madame Alvin ne sont pas du tout des fantômes, plutôt des horreurs palpables, transformant l'homme en une masse dissoute de cellules vénéneuses, contagieuses. De remarquables cécités traversent le monde. Où sont les sources de ces eaux troubles, c'est difficile à dire.
Le ban Jelačić meurt lui aussi de syphilis, fou. Henri VIII aussi. Jean le Terrible aussi. Le pape Jules II aussi. Le cardinal Wolsey aussi.
Charles Baudelaire, son cousin Guy de Maupassant et Flaubert, eux aussi meurent contaminés par la syphilis, paralysés et aveugles, fous. Rimbaud et Daudet aussi. Nietzsche aussi. Nietzsche s'affaisse dans les rues de Turin et perd à jamais la raison. il passe les onze dernières années de sa vie dans des asiles, entièrement paralysé.
César Borgia est un des syphilitiques les plus fameux du monde.
Le compositeur Hugo Wolf meurt dans un asile psychiatrique de Vienne. Clinique: accidents tertiaires de la syphilis. Donizetti meurt, muet, paralysé et fou, à Bergame. Il est enterré dans la basilique de Santa Maria Maggiore. Franz Schubert meurt de syphilis à 31 ans.
Smetana est mis dans un asile parisien en avril 1884, il y meurt un mois plus tard, de syphilis. Al Capone - syphilis, accidents tertiaires. Vivant dans l'isolation complète, il joue aux cartes et pêche, ensuite perd la raison et meurt. Il y a en a encore plein, connus et inconnus.
Les recherches de Noguchi et d'Ehrlich furent précédées par un nombre d'autres recherches, honnêtes ou pas, scientifiques ou charlatanesques. De10 grands expérimentateurs du Troisième Reich s'inspirent de certaines de ces recherches et trouvent des idées et des stimuli pour leur tortures monstrueuses, et le plus souvent absurdes et inutiles, infligées aux exemplaires vivants et jusque là sains de "la race humaine inférieure".
Aujourd'hui on l'oublie, l'humanité a d'autres choses à faire. Au XIXe
siècle il y eut également des esprits malades, au XVIIe siècle aussi bien, tout comme avant, il y en a aujourd'hui, il y en avait toujours et toujours il y en aura, de ce genre de superhomme autoproclamé, d'homme nul. La découverte du médicament contre la syphilis, cet "oiseau moqueur" de l'espèce humaine, ainsi que contre les autres maladies vénériennes, fut un vrai défi. La peste connut l'éradication, la syphilis dut se taire, c'est le sida qui explosa. L'ébola, la folie de vache, la folie humaine, le clonage et l'autoclonage: des monstres pullulent sur ce planète, qui ressemble de plus en plus à une maison universelle des horreurs. En 1895, le pédiatre new-yorkais Henry Heiman décrit dans une revue médicale relevante la contamination délibérée par la gonorrhée d'un garçon de quatre ans, d'un adolescent de seize ans et d'un homme de vingt-six ans, en vue de découverte du médicament contre cette maladie diffuse. Il argumente son expérience par le fait qu'un "garçon est idiot et épileptique chronique, l'autre garçon est idiot, et le jeune homme est au stade terminal de tuberculose".
Un certain docteur Leffingwell retrousse ses manches. Il découvre qu'en Amérique du XIXe siècle, on effectue, pendant des décennies, des expériences sur des adultes venant des hospices et sur des enfants d'orphelinats. Il apprend que le docteur Sidney Ringer de la Clinique universitaire de Londres prescrit à ses patients, pour la plupart enfants de moins de dix ans, des doses excessives de médicaments toxiques, après quoi ils souffrent de terribles maux de tête, de crampes dans l'estomac, de vomissements fréquents et de sérieux troubles de la vue.
Le docteur Ringer publie les résultats de ses recherches dans le livre A Handbook of Therapeutics. Etant un manuel important, ce livre atteint huit éditions.
En 1949, E. Westacot publie sa recherche sous le titre A Century of
Vivisection and Anti-Vivisection, où il décrit les expériences du Professeur viennois Neisser. Dans des journaux médicaux viennois, Neisser écrit le 29 avril 1899 qu’il a contaminé délibérément par la syphilis huit enfants sains. Trois enfants tombèrent de suite malade, tandis que chez le quatrième enfant une tumeur au cerveau fut diagnostiquée plus tard. Sous le prétexte de faire une recherche sur l'immunisation des personnes saines contre la syphilis en leur injectant le sérum des patients syphilitiques, Neisser a contaminé également trois prostituées auxquelles il n'a pas demandé d'autorisation préalable. 11 En 1913, le Parlement de l'Etat de Pennsylvanie annonce que "grâce à la bonté de quelques hôpitaux" 146 enfants furent contaminés par la syphilis, tandis qu'en Philadelphie quinze enfants subirent un "contrôle de vue", effectué par l'injection de tuberculine dans les yeux. Quelques enfants devinrent irrémédiablement aveugles.
Mis à part un nombre relativement restreint de médecins nazis, jugés pour leurs crimes, et un nombre encore plus restreint de ceux qui furent condamnés à perpétuité ou exécutés, dans l'histoire récente pratiquement aucun médecin ne fut sérieusement condamné pour les expériences effectuées sur les hommes; au contraire, beaucoup furent promus ou primés.
Le drame le plus honteux avec la syphilis pour le rôle principal fut
probablement joué entre 1932 et 1972 à Tuskegee, district Macon de l'Etat américain d'Alabama, où pendant quarante ans le développement spontané et le cours de la syphilis furent suivis chez 399 Noirs déjà contaminés et privés délibérément de tout médicament. Des enquêtes ultérieures montrèrent que seul un petit nombre de médecins étaient au courant de l'expérience, tandis que les patients n'en avaient aucune idée -"votre sang est empoisonné", c'est tout ce qu'on leur dit. Des animaux de laboratoire furent choisis parmi les hommes (Noirs) pauvres et analphabètes qui jusque là ne visitaient pas de médecins. On leur promit des visites médicales gratuites, des transferts gratuits jusqu'à la clinique, des repas chauds à chaque visite, un traitement gratuit pour le moindre
problème et - une assistance financière aux pompes funèbres. Fleming découvre la pénicilline en 1928; depuis, il est utilisé dans la thérapie contre la syphilis en combinaison avec le Salvarsan.
En 1973, une commission nationale formée ad hoc fit le Rapport sur les cas de syphilis à Tuskegee, en concluant que " dans le cadre des
recherches scientifiques, la communauté scientifique n'a plus de légitimité dans la prise de décisions relatives aux droits des individus".
En 1997, le président Clinton s'excusa officiellement et publiquement aux victimes de l'expérience, à tous ceux qui furent contaminés par la syphilis et qui délibérément ne furent pas soignés, en leur promettant une réparation financière adéquate.