Mirko Kovac (né en 1938 près de Bileca) est un écrivain ex-yougoslave d’origine bosniaque (Herzégovine) qui vit en Croatie et écrit en croate. L’auteur de nombreux romans (entre autres Vrata od utrobe, Gubilište, Malvina, Kristalne rešetke, Grad u zrcalu), ainsi que de nombreux recueils de nouvelles, d’essais, de pièces de théâtre et de scénarios… Il a été traduit dans de nombreuses langues, et a reçu de nombreux prix littéraires (par ex. « Herder Prize », en 1995).
Jasna Samic, née à Sarajevo, vit à Paris où elle écrit en bosniaque
(serbocroate) et en françait. Elle a publié des romans, nouvelles, poésies, pièces de théâtre, essais; elle est aussi metteur en scène et l'auteur de films documentaires.
RUINES
Poèms traduits par Jasna Samic
Ce poème, né du désir de Dieu
Est mon portrait.
Humilié dans cette ville, je chante à sa gloire
L’histoire des malheurs et des échecs d’amour
Et tout ce qu’elle cache en moi
Je le dirai sans faute.
*
O Dieu, fais en sorte que nous rangions
Ensemble un certain nombre de choses
On y trouvera de tout:
Confusions et contradictions,
Boutades et rituels purs
Et tant de diableries d’esprit!
*
Le livre que je lis fait partie d’un poème
Et Msgr. Josemaría Escrivá de Balaguer y Albás
Entre dans ce domaine
Comme Dieu qui se couvre du voile de sa femme
Et le berger couché sur le flanc dans l’herbe
Tenant son sexe dans sa main qui
Termine honnêtement sa journée
Par les gouttes luisantes de sa semence.
Je décris ma ville et ses quartiers inaccessibles à toi;
Je te présente une femme stérile
Qui prie dimanche à l’église Sainte Anne,
Ainsi qu’un garçon prodigieux
Qui pointe du doigt sa nouvelle montre-bracelet
Je décris le parc,
Un homme sur le banc attendant sa maitresse,
La femme assise sur l’herbe qui observe sa nièce
Pendant qu’une pute s’embrasse avec un soldat dans le maquis.
Je décris le fleuve de gens
Qui s’écoule vers la gare
Parmi eux, Floriana Cholo
Une novelle dans la compagnie
Ancillae a Puero Iesu;
Les théologiens disent qu’elle porte
Un timbre sur le visage:
Le baiser du Christ.
Je propose l’ouverture solennelle
Du corps de votre fille.
Le ruban, je le couperai tout seul
Comme un coup de matraque
Fouettant la joue écarlate de la fille.
Que votre langue ne s’étonne pas
Qu’elle soit son appui.
Il pose son phallus durci sur la table et crie:
« C’est avec ça que je t’abattrai, femme! »
*
J’entends le murmure dans l’ancien édifice
Les voix possibles, et les mouvements justes,
Les appels agréables, vantards et vains;
Je regarde la statue penchée sur la fontaine,
La femme qui porte son sein rebondi dans sa main,
La jeune mariée tout juste baisée
Qui court pour se confesser.
*
J’entre dans l’église-ruine, le gouffre
Où un jeune homme m’attrape par les couilles.
Où je vois la Vierge qui tourne vers moi sa tête,
Son fils qui nettoie les arêtes de poisson
Et tout finit dans une brève douleur.
Eclairé, je vois le visage du jeune-homme
Rejetant son maquillage
Sous ces voûtes morbides
Ciselées avec des outils gothiques.
Je hais les sculpteurs qui d’ornements pourris
Ornent les histoires bibliques.
Dans ce jeune-homme tel le miroir de la ruine
Je reconnus mon image et criai très fort:
« Sauve-toi de ces ruines! »
Maudit soit le voyageur
Qui cherche des complices
Je ne souhaite pas mieux à celui
Qui dans ces contrés apporta la paix.
*
Ne te vante pas que je t’ai baisée appuyée contre les orgues
Ce ne fut que la musique qui emplit mes entrailles!
*
Qui va m’arracher
De ce corps meurtri
De ce corps assassin?
(1971.)
BELVEDERE
Monte par ici
Telle la Vierge tenant un fume-cigarette
Appuie-toi par tes bras
Sur les grilles de ce belvédère
Regarde les paysages
N’aie pas peur de l’abîme
Si tu glisses et tombes
Tu entendras mon cri
Signe de ma surprise
Et lors de ta chute
A tout repense!
ON RETOURNE AUX ANCIENS LIVRES DE PRIERES
Nous gens de la campagne admirons
Les beaux –parleurs à la « langue sucrée » et
Le charme des demoiselles.
C’est notre naïveté.
Nous avons écouté les paroles
A genoux, dans le silence du village,
Dans nos jardins tournés vers le sud.
Pour nous, gens de la campagne,
La parole est grande et donnée,
C’est pourquoi nous sommes tendres
Envers les seigneurs,
Car nous avons appris le respect
Dans la sérénité de nos foyers,
Nous avons écouté à genoux les paroles –
Paroles de la vérité,
C’est pourquoi nous avons appris à admirer
Jusqu’à ce que ces parleurs nobles à la « langue sucrée »
Ne recommencent leurs prédications.
C’est là où nous nous séparons,
Et nous revenons déçus
A nos anciens livres de prières.
Claudel a dit :
Suis les Evangiles qui conseillent
De fermer la porte de sa chambre.
ENFIN L’ARRET DANS LE TEMPS
Tous, ils portent les grappes et passent,
Rentrant des vignobles.
Ce jeune homme aussi, vêtu d’une veste de velours,
Expulsé du lit d’amour.
Le garçon fatigué d’avoir cueilli des noix
Dort au bord de la table servie.
Le berger coupera bientôt une olive
Comme on coupe l’œil dans le film Un chien andalou.
Tout est dirigé vers la prière
C’est le moment propice pour ce genre de chose.
L’éloge des valeurs, et des tâches
Achevées avec succès; la prière à Dieu.
Enfin, l’arrêt dans le temps.
(1975.)
QU’EST-CE QUI L’EMPORTERA EN MOI
J’ai atteint l’âge où je réfléchis de plus en plus sur moi, me tournant aussi vers le passé, mais peu d’utilité en cela. Puis, je cours quelque part, vers une source pure, je me penche et regarde le reflet de mon visage, je dis quelque chose à chaque fois, et je crie : « Qui est celui-là ! ». Je m’arrête devant un miroir, dans la rue ou dans un salon, ou bien dans les toilettes publiques et je fixe ce visage qui tant de fois m’a semblé étranger. En fait, je m’arrête là où mon visage se reflète, et demande : « Homme, qu’est-ce qui l’emportera en toi ?» Ensuite, je me retire dans un recoin, et là, à l’instar de Platon, je prends une position philosophique et commence à égrener toutes mes idées extrêmes.
En moi luttent libertin et discipliné, modéré et clabaudeur, sérieux et frivole, pleurnicheur et cruel, pieux et blasphémateur, spirituel et superficiel, jouisseur et dénégateur, jeûneur et gourmand, poli et insolent, comique et morose, débauché et religieux, maître et serviteur, gaspilleur et économe, ascète et vantard, menteur et sincère, hypocrite et mendiant, taciturne et bavard, homme et âne, amateur des idées nobles et des idées basses, âme humaine et diable. Qu’est-ce qui l’emportera le Jour du jugement dernier?
Mais avant que l’heure sonne, je me comporterai selon la recette d’un saint cancanier et sage qui, jadis, en tant que patriarche du temple de la Sainte Catherine, sur le mont Sinaï, qui était le maître d’un moine un peu grivois et méchant, lui disait: «Tu n’entraveras tes méchancetés et tes imperfections que si tu penses que c’est la dernière année de ta vie ». Le moine rit de ces mots et alors, le saint se met à vociférer d’une voix de lion: « Si tu continues à te moquer, cela pourrait vraiment être la dernière année de ta vie».
Traduction:
Jasna Samic
Tous ces extraits sont pris d’un long texte que Mirko Kovac définit lui-même comme un roman : L’introduction à la seconde vie.
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