Tomaž Šalamun est né en 1941 à Zagreb, Croatie; la plupart de sa vie, il a vécu en Slovénie. Il est l’auteur de plus de 30 livres de poésie, écrits en sa langue maternelle slovène. Ses poèmes sont traduits en nombreuses langues. Il vit à Ljubljana.
POEMES TIRES DU LIVRE
ARBRE DE VIE
Traduit par Zdenka Štimac
Petit-fils infidèle
« Les enfants, dans le train Trieste-Vienne, dormez.
Entre les deux il n’y a rien. »
(Ma grand-mère Mila Gulič, 1891-1978)
Ne somnole pas dans
le train Venise-
Vienne, cher
lecteur.
La Slovénie est si
fluette que tu pourrais la
rater ! Plus petite que mon
ranch à l’est
de la Sierra !
Lève-toi plutôt,
penche la tête par la fenêtre, même s’il est écrit :
INTERDIT !
Ecoute ma
voix en or !
Le 11 novembre 1954
Le 11 novembre 1954 à dix heures du soir
je me dirigeais vers la maison, rentrant de la salle de gymnastique
Partisan.
J’avais sur moi un manteau de tweed,
sous mon manteau de tweed
un survêtement bleu-violet.
Entre la Loggia et le cinéma
un homme m’a arrêté
qui semblait légèrement ivre.
Il a dit qu’il arrivait de Gênes.
Il m’a sauté dessus,
de la main m’a couvert la bouche
et m’a attiré sous un porche où se trouve aujourd’hui
la Bibliothèque nationale.
Il s’est d’abord mis à manger mon sweater.
La laine s’est transformée
en une seconde en des flocons de neige qui ont voltigé
un temps en l’air puis sont tombés à terre.
Ils rendaient un son lumineux comme le cristal,
ils semblaient plutôt faits de bois que de neige,
plus loin sous le porche on aurait dit du carton.
Quand la masse sur le sol
a atteint trente centimètres environ,
il a frappé dans ses mains.
La masse s’est solidifiée en un miroir.
Au centre du miroir est apparu un cadre
carré, doré,
au milieu du cadre –
il faisait très clair –
une étoile s’est mise à tourner.
J’étais imprégné de sifflements,
d’ultrasons,
quand a surgi l’autoportrait de Dürer à
dix-huit ans.
Dürer était vivant,
il bougeait des doigts qui n’étaient pas sur
l’autoportrait,
ils étaient comme une bande isolée du miroir,
qui y serait reliée.
J’ai commencé à trembler de froid,
Entre-temps l’homme de Gênes avait mangé
mon sweater et mon manteau.
Soudain il a été fatigué et s’est ennuyé
et il s’est peu à peu affaissé.
Avoir un ami
je vois la tête de satan, peuple, je vois même son corps
je n’aurais jamais cru qu’il pouvait s’approcher si près
il se languit de l’innocence, comme nous
j’ai le sentiment qu’il est resté longtemps tassé dans le mur
j’ai le sentiment qu’il a mal aux bras
qu’il est tendre et pensif, il lèche avant de tuer
il souffle et déchire quand il fouille la chair, il est fou de bonheur
il n’a pas d’ami, il erre seul de par le monde
j’ai le sentiment qu’il me dit quelque chose
qu’il me regarde avec regret
il sait que je n’aurais jamais pu dormir avec lui
tous deux sommes humiliés
il me rappelle mon professeur d’anglais quand on l’a mis à la retraite
les jeunes de la sécurité d’état, on a l’impression que son bonheur retombe
les âmes crient quand il les torture, il ne les boit pas comme je me l’imaginais
j’ai l’impression qu’il n’en tire aucun profit
je pense qu’il aurait aimé avoir un ami pour partager avec lui la douceur et le plaisir
il entre dans la rivière et y trempe sa tête
il ne sait pas lui parler, il éclabousse sa surface
moi, je vais le laisser qu’il en soit ainsi et je ne lui parlerai pas
Petit lapin Oaxaqueño
Petit lapin, toi qui lis la bible,
pourquoi ta mère lit-elle la bible ?
Pourquoi vis-tu dans les ordures, petit lapin ?
Où as-tu obtenu ces miroirs ?
Petit lapin, pourquoi les enfants dans la rue se boxent-ils ?
Petit lapin, d’où les enfants dans la rue sortent-il
des gants de boxe ?
Petit lapin, pourquoi tes miroirs sont-ils hauts
de deux mètres, et larges seulement de dix centimètres ?
Pourquoi n’as-tu pas de chaise, petit lapin ?
Pourquoi n’as-tu pas de table ?
Où te laves-tu, petit lapin ?
Où est ton Eau ?
Hé, Oaxaqueno !
Le petit lapin m’a étreint et il dort.
Je veux un vers tendu
Je veux un vers tendu comme le bambou
les buffles de l’anathème, les planches dures de satan
les escargots de l’anathème, la faiblesse des tombés à la guerre
vers de terre ! je veux un tapis de famine jusqu’à la porte du ciel
je veux des fanfares, du lustre, des génuflexions
l’office des prêtres, le frémissement aveugle des foules
moi, le roi, je veux la sainteté pour égorger
de tes mains, seigneur, un pilier pour l’abîme
je veux un sceptre, un don pour la bouche noire
des craquelins secs s’ébrouant, la soie du lilliputien
je sens les matelas sur les crochets rouillés
le bois mort dans les bras, je sens les blessures dans le cri
le pain de l’anathème, le blé couché d’une race éteinte
les fourmis noyées dans le marais, les phalènes clouées
les voyageurs & marins, le genièvre, les sols saints
j’émiette la pierraille dans les âmes, je bois le gloria
Jours d’anniversaire
Pour mon vingt-cinquième anniversaire à l’armée
j’ai eu : un miroir sur un support particulièrement
beau, où sont incrustés
des coquillages, des cerfs et un ruisseau ; permission,
millefeuille, verre de vin. J’ai regardé
un film sur Jean Harlow, qui est morte
victime d’une trop forte décoloration. Les gens
qui donnent beaucoup à l’humanité sont à la fin
fatigués, isolés. Parfois toutes les décolorations
reviennent et les tuent. Quatre ans
plus tard pour mon anniversaire je réfléchissais :
New York City est comme l’Armée populaire
yougoslave. Beaucoup de gens que tu n’as jamais
rencontrés avant. Rauschenberg montrait des tableaux
de Twombly du début des années cinquante.
Presque tous sont allés à Long Island. Il faisait
chaud. De la terrasse Tatyana Grosman
montrait la rue où deux ans après la guerre
elle avait habité sans papiers. Personne ne croyait
que c’était Tatyana Grosman et, si quelqu’un l’avait
tuée, on n’aurait absolument pas pu prouver qu’il
avait tué un être humain. Puis je suis retourné dans
la 34e rue, me suis allongé, ai fumé et écouté
Tommy. The Who. J’écris peut-être ça à cause
de cette pluie.
(ces poèmes figurent dans le recueil ARBRE DE VIE, édition Circéa , Paris)
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