Jasna Samic, née à Sarajevo, vit à Paris où elle écrit en bosniaque
(serbocroate) et en français. Elle a publié des romans, nouvelles, poésie, pièces de théâtre, essais; elle est aussi metteur en scène et l'auteur de films documentaires.
LE GIVRE DES DEUX PRINTEMPS
EXILS: PARIS, SARAJEVO
PREMIERE PARTIE
Je n'ai pas de pays natal et je n'en souffre pas … Le concept de la patrie, falsifié par le nationalisme,
m'est étranger… Mon pays, c'est l'esprit.
Ödön Von Horvath
Je n'échangerai jamais la liberté de mon exil contre cette abjecte parodie de patrie.
Vladimir Nabokov
Paris le 25 janvier 1990.
"O toi, marqué par le sceau de la gloire, l’air frémit à ton nom et la houle se soulève. Le jour où ta vie féconde a pris fin, le pourpre de parterre de feuilles mortes s’est couvert. La terre, c’est la dernière coupe du sorbet de la mort que lui seul peut nous tendre… Que ma plume inspirée par ce deuil, force le monde à déchirer sa tunique de victime !"
Je lis ces vers d’un vieux poète, dans une semi-obscurité où scintillent des pierres précieuses, serties dans des boîtes de contrepoison, des vases et des flacons dont je n’arrive pas à découvrir l’utilité chez les rois. Des portraits du prince, dit le Magnifique, peints dans l’atelier du Titien, des gravures d’anciennes cartes de Constantinople, m’entraînent plusieurs siècles en arrière, auprès des coupoles et des fontaines, des harems et des désirs, des houris, là où vibre la voix de Sinan, l’artiste - constructeur de l’Empire.
Malgré la foule qui se presse à l’exposition Soliman le Magnifique, je m’isole dans un monde inconnu qui éveille songes et plaisirs. Quelques remarques de visiteurs m’arrachent à mon rêve. Avant que le film sur l’Architecte de l’Empire du seizième siècle ne commence, deux dames discutent d’une voix si aiguë que je manque de m’évader de la projection. Cinq minutes aussi longues que l’éternité : de tels instants donnent à croire que la fin du monde se produit en ce moment et que nous ne pourrons jamais nous évader. Ces femmes me font penser à Thomas Bernhard : "Les Italiens, avec leur compréhension innée de l’art, se présentent dans les musées comme s’ils étaient, de naissance, des initiés. Les Français parcourent le musée avec un certain ennui, les Anglais font comme s’ils savaient et connaissaient tout. Les Russes sont pleins d’admiration. Les Polonais regardent tout d’un air hautain. Dans le musée d’art ancien, les Allemands traversent les salles, plongés dans le catalogue et regardant à peine les originaux accrochés aux murs, ils suivent le catalogue et, tandis qu’ils traversent le musée, ils s’enfoncent toujours plus profondément dans le catalogue, jusqu’au moment où, arrivés à la dernière page du catalogue, ils se retrouvent hors du musée"… |





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