GÉRARD ADAM

SOUVENIR DE ZILHAD KLJUČANIN

         

Gérard Adam, né à Onhaye, petit village près de Dinant, dans la province de Namur, est un médecin, écrivain et éditeur belge contemporain. Auteur de nombreux ouvrages, il est aussi lauréat de nombreux prix littéraires. En tant que médecin militaire de la FORPRONU, il a séjourné plusieurs mois en Bosnie. Cette expérience a fourni la matière de deux livres, La chronique de Santici et La route est claire sur la Bosnie. Il dirige la maison d’édition M.E.O.

 

 

SOUVENIR DE ZILHAD KLJUČANIN


Un jour de 1999, Spomenka Džumhur, une Belge originaire de Konjic qui avait fondé une association d’aide aux réfugiés bosnien, m’a téléphoné au retour de Sarajevo : « La littérature, là-bas, m’a-t-elle dit, connaît une efflorescence prodigieuse. Nous devons traduire ensemble des livres et les faire connaître ici. » Elle en avait rapporté, dont « Šehid », de Zilhad Ključanin, « le roman le plus controversé de l’après-guerre » selon elle, ce qui a attisé ma curiosité. Dès les premières pages, j’ai compris qu’il s’agissait d’un chef-d’œuvre.
Mais l’ouvrage n’était pas simple à traduire. Truffé de néologismes et de régionalismes, tantôt picaresque et tantôt déchirant, il sautait de la poésie à une prose révoltée, du rire à l’horreur, de la nostalgie à la rancœur, de la tendresse à l’imprécation, de l’érotisme à la foi revivifiée par la souffrance. Nous n’avons pu l’achever que plusieurs années plus tard. Entre-temps, nous avions fondé une maison d’édition, M.E.O., qui avait déjà publié la traduction d’œuvres d’Alma Lazarevska, Admiral Mahić, Tomislav Dretar ou Mirko Kovač.
Lorsqu’est venu le tour de Zilhad, j’ai tenu à faire sa connaissance. Des gens mal intentionnés avaient en effet persiflé qu’il affichait des sympathies islamistes. Nous avons donc pris rendez-vous à Sarajevo en juin 2006.
Ces quelques jours avec lui resteront gravés dans ma mémoire et mon cœur. Un premier repas dans un excellent restaurant de la Baščaršija, en compagnie de Slobodanka, sa merveilleuse épouse, a suffi à me prouver que j’étais en présence d’un croyant ouvert, dont le sens de l’humour était à la hauteur de celui que j’avais découvert dans son livre, et qui vouait un véritable culte à la littérature. Nous sommes partis pour une présentation littéraire à Gradačac. Et pendant le trajet, j’ai cru vingt fois ma dernière heure venue. Sur cette belle route serpentant dans la montagne, que j’avais parcourue en 1994 comme médecin Casque bleu, il conduisait d’une main, cherchant dans le vide-poche ses cigarettes dont il allumait l’une au mégot de l’autre, tout en dépassant des camions en plein virage. À l’arrivée, une de ses étudiantes m’a demandé si j’avais fait la route avec lui. Devant ma réponse affirmative, elle a levé les yeux au ciel avec ce simple mot : « Strašno ! » Zilhad semblait aussi célèbre comme pilote kamikaze que comme écrivain ! Après la présentation, nous nous sommes découvert un point commun : nous ne buvions pas d’alcool, lui en accord avec sa foi, moi suite à une maladie du pancréas, ce qui lui a donné l’idée de commander des bières sans alcool et de simuler une ivresse joyeuse. Devant la stupeur de ceux qui le connaissaient, il m’a soufflé à l’oreille : « Allah sait ce qu’il y a dans mon verre, et Il aime le rire ! Ce que pensent les autres, je m’en fous ! » J’ai définitivement su que je n’avais pas affaire à un intégriste.
Il m’a aussi parlé spontanément des pamphlets antiserbes qu’il avait commis dans l’immédiat après-guerre. Il en regrettait la virulence et les avait retirés de sa bibliographie, mais il s’accordait l’excuse de l’émotion encore très vive à cette époque.
Lui parlant de son roman, j’ai évoqué un des personnages qui m’avait le plus touché : Ćeman effendi, l’inénarrable hodja de Trnova, qui trouvait toujours une bonne raison pour déclarer shéhid celui qui venait de mourir, eût-il été la pire des fripouilles. J’étais triste qu’il ait tué son personnage de façon atroce, le faisant brûler vif dans l’incendie de sa mosquée, enroulé dans son tapis de prière. Il a éclaté de rire ; « L’effendi vit toujours, m’a-t-il dit, allons lui rendre visite. » Il m’a raconté l’extraordinaire histoire de cet homme, parti comme gastarbeiter en Allemagne et devenu entrepreneur, qui était revenu prendre sa retraite en Bosnie à la veille de la guerre et s’était installé à Doboj. Pour lui laisser la vie sauve, les tchetniks lui avaient pris tout ce qu’il avait durement épargné. Sitôt la paix revenue, il avait fondé une entreprise pour rapatrier les corps des Bosniaques morts à l’étranger et les ensevelir en terre d’islam. Nous avons été accueillis par un petit vieillard chaleureux, qui est venu à moi les bras ouverts avec en guise de salut cette question saugrenue : « Kako je seks ? » Et de s’expliquer : « Ako je seks dobar, onda je sve dobro ! » Durant deux heures de franche gaîté, il m’a entre autres demandé : « Sais-tu pourquoi mon affaire marche si bien ? C’est que j’ai trouvé un slogan formidable ! » Et de me montrer une publicité pour sa firme : « Vi samo umrite, mi se bavimo s’ostalom ! »
« J’espère, m’a dit Zilhad en riant sous cape, que tu as compris ce qu’est l’islam bosniaque, et que le fondamentalisme n’a pas d’avenir chez nous ! » Des personnages de « Šehid », j’ai encore eu l’occasion d’en croiser alors que je visitais Trnova et son Turbet reconstruit en compagnie de son frère Nihad, profondément meurtri par son séjour en camp de concentration tchetnik. Je l’entendais citer des noms, Travljanin, Lezić, Čukan, et j’avais l’impression de voir surgir les personnages hauts en couleur qui m’avaient tant attaché à ce grand roman. J’ai demandé à Nihad : « Mais ces anecdotes, elles sont réelles, ou il a tout inventé ? » Avec un sourire un peu triste, il m’a répondu : « Elles sont réelles… dans la tête de Zilhad ! » Et j’ai alors compris ce qu’était l’écriture pour cet écrivain : découvrir le merveilleux là où les autres ne voient qu’un quotidien banal, et le révéler par les mots pour nous donner à voir ce qui traverse la vie et lui confère son sens.
Je n’ai plus eu l’occasion de revoir Zilhad, mais nous avons régulièrement échangé des mails. Après « Šehid », nous avons encore publié la traduction de quelques-uns de ses poèmes dans une anthologie composée par Tomislav Dretar, puis, récemment, celle de cet autre truculent roman qu’est « Vodeni Zagrljaj ». Il était alors déjà très malade, mais ne m’en a rien dit. J’espère, avec cette publication qu’il attendait avec impatience, avoir pu lui offrir un des derniers bonheurs de sa vie.
Gérard Adam
Écrivain – Éditeur.