Milomir Kovacevic

IL ETAIT UNE FOIS MA YOUGOSLAVIE

         

Né à Cajnicˇe (ex-Yougoslavie) en 1961, Milomir Kovacˇevic´ fait ses débuts de photographe dès l'âge de 17 ans au Club universitaire de photographie (CEDUS) à Sarajevo. En 1986, il devient membre de l'Association des journalistes professionnels et, en 1989, de l'Association des artistes, section photographie

 

 

IL ETAIT UNE FOIS MA YOUGOSLAVIE


Jugoslavija ! Jugoslavija ! - c’est avec ce mot scandé à chaque occasion festive que j’ai grandi dans un pays qui n’existe plus.
Et pourtant, il a bien existé, et pas qu’une fois. D’abord sous forme de Royaume né le 1er décembre 1918. Celui-ci, on l’appelle communément la première Yougoslavie.
La deuxième fois, sous forme de République, fondée en 1943 et tragiquement dissoute en 1992.
Et enfin, une troisième Yougoslavie que l’on disait tronquée, celle qui ne comportait plus que deux républiques sur les six qui la composaient auparavant et qui s’est, elle-même, éteinte en 2006.
Il n’y donc plus de Yougoslavie, un siècle après. Mais, il reste des gens qui y sont nés, qui y ont grandi et vécu une bonne partie de leur vie.
Et je suis de ceux-là.
Je suis de ceux-là, et je suis photographe. Tout ce que j’ai photographié, je l’ai vécu. Je n’étais pas qu’un simple témoin des évènements qui se déroulaient sous mes yeux ; ces évènements étaient ma vie, comme celle de tant d’autres.
J’ai vu la Yougoslavie à son apogée, avec ses pionniers prêtant serment à leur patrie, ses bustes de Tito et son drapeau flottant à toutes les occasions, sa jeunesse en fête dans les concerts et les compétitions sportives, avec sa traditionnelle parade en honneur de l’anniversaire de Tito ayant lieu tous les 25 mai de l’année.
J’ai vu aussi la Yougoslavie avec les yeux de ses prisonniers, dans les tribunes de stades de foot, là où la haine a fini par exploser pour la première fois dans les années ’90.
Qu’est-ce que j’ai vu d’autre ? J’ai vu monter une inquiétude générale, des gens dans la rue brandissant des photos d’un tel ou tel leader politique, criant à la paix dans un temps de guerre.
J’ai vu le monde s’écrouler pour moi et d’autres comme moi. J’ai vu ce pays disparaître, à chaque civil tué, à chaque immeuble touché, à chaque larme versée.
Et puis, quoi ?
Que reste-t-il aujourd’hui de tout cela ?
Les bustes et les statues de Tito gardés hors de la vue quelque part dans les caves d’un atelier de la province. Tous ces monuments de la Seconde Guerre Mondiale, les mêmes que nous visitions, enfants, avec tant de vénération et fierté, aujourd’hui abandonnés et profanés.
Qu’est-ce qui reste ?
Des parcelles de territoire peuplés de semblables, non-différents, des mères qui continuent à pleurer leurs fils, de nouvelles générations pour lesquelles la Yougoslavie n’est plus qu’un pays qui n’est plus, celui de leurs parents, de leurs grands-parents.
Il reste nous, moi, les photos…

Milomir Kovačević