Dražen Katunarić

Un Européen dans la terre d'islam

         

Dražen Katunarić (né à Zagreb, Croatie) a fait des études à l’Université de Strasbourg en philosophie. Bibliothécaire, puis éditeur, il est rédacteur de la revue La Lettre Internationale, puis de la revue anglophone Most / The Bridge, enfin rédacteur en chef de la version croate de la revue de haute tenue, Le Messager européen. Poète reconnu de réputation internationale, il a publié une vingtaine de livres de poésie et de nombreux essais. Traduit en plus de dix langues, il a reçu plusieurs distinctions importantes dont le Prix du Cercle européen en 1999.

 


Un Européen dans la terre d'islam

1.

Il me semble que je n'ai commencé à comprendre l'importance de la Renaissance pour l'esprit humain qu'après m'être rendu dans des villes pittoresques de la porte du Sahara, dans la pentapole de M'Zab, qui vivent littéralement en l'an 1300 et quelque, d'après le calendrier arabe. Là-bas, c'est toujours le Moyen Âge dans le sens européen du théocentrisme, mais sans les signes avant-coureurs de la Renaissance que cette région n'a pas connue et ne connaîtra probablement jamais. Aussi, faut-il saisir l'occasion de comprendre ici, aujourd'hui, ce qui existait, mutatis mutandis, chez nous autrefois, essayer au moins de deviner les contours de la vie dans ses traits essentiels, ne pas chercher les Lumières par un retour en arrière, ne pas reconstruire les traces dans la pensée, mais voir, avoir une perception sensible, afin de saisir le sens de ce qui suivra.
Ce n'est pas ma méthode, mais le hasard qui m'a conduit en ce lieu où je me suis senti profondément plongé dans le Moyen Âge, bien que la religion ne soit pas la même. L'islam, qui règne ici dans sa version ibadite, a constitué une médiation dans la traduction et la diffusion de la philosophie grecque sans laquelle la Renaissance européenne n'aurait probablement pas pu se produire. Je ne me suis donc pas égaré ici par hasard, il y a, entre les choses, une concordance lorsqu'on s'y attend le moins.
Si je ne m'étais pas rendu dans la pentapole saharienne, je n'aurais pas pu savoir, par exemple, que l'unique œuvre de Le Corbusier que j'avais appréciée, justement parce qu'elle diffère de toutes ses autres constructions, à savoir la chapelle de Ronchamp, est un pur faux, une plate copie – quant à la forme – de la petite et jolie mosquée Sidi Brahim d'El Atteuf, la plus ancienne ville de la confédération saharienne. Malheureusement, c'est un fait dont je n'étais renseigné par aucun de ces livres ou monographies qui glorifient et louent cette œuvre de Le Corbusier, voire même la citent parmi les sommets de l'architecture moderne. Cependant, ce n'est qu'une découverte secondaire, qui fait partie de mes autres pensées passagères comme le sont, par exemple, les comparaisons des toits. En effet, pourquoi les Européens ne sont-ils jamais sortis vivre sur les toits de leurs maisons plates – ce que font tout à fait sérieusement les Berbères et les Arabes – alors même que leurs architectes, soucieux de gagner de l'espace, d'aménager des jardins et des terrasses, les ont obstinément et chaleureusement enjoint de le faire en supprimant les toits inclinés ? Pourquoi les toits plats restent-ils vides, froids et abandonnés ? Pourquoi ne servent-ils qu'aux ramoneurs et aux voleurs ? Pourquoi la vie n'y abonde pas, comme ici à Ghardaia, où les enfants jouent au milieu du linge en train de sécher, où l'on dort pendant la canicule et où l'on garde la chèvre occupée à manger les restes de la nourriture qu'on ne doit pas jeter.
Sous mes yeux, j'ai l'image de M'Zab, une chaîne unique constituée de cinq oasis berbères médiévales qui s'étendent dans le désert, et une carte postale de Ghardaia, la capitale de la pentapole, qui me rappelle, d'une façon étrange, une femme inconnue que j'ai peut-être aimée autrefois, mais qui est maintenant ensevelie sous les sables. Ghardaia est une colline de maisons amoncelées sous forme de pyramide en terrasses, ou, plus simplement, sous forme de sein cubiste, avec la mosquée au sommet, là où l'air est le plus pur et où tous ceux qui montent pour se rafraîchir les pensées n'auront pas fait le chemin en vain. C'est aussi la partie la plus ancienne de la ville, puisqu’on a commencé à la construire du haut vers le bas. Ses couleurs sont celles d'une aquarelle subtile : bleu clair, jaune tirant vers le brun clair et l'ocre. M'Zab tout entier est contenu dans la douce gradation qui, dans l'air environnant comme sur le crépi des maisons montant graduellement vers les hauteurs, tend vers la rougeur du sable.
Son point central est la mosquée, avec son magnifique minaret, large à la base et se rétrécissant vers le sommet, qui finit par quatre grands doigts tendus en forme de couronne. A l'intérieur, on peut retrouver toutes les choses perdues au cours de la journée et des jours précédents ; on y arrive par des ruelles sinueuses et étroites, souvent traversées de poutres basses et d'arc-boutants qui pourraient décourager l'ennemi, le forcer à se courber et le rendre vulnérable. Les murs ont jusqu'à 80 cm d'épaisseur à cause des grandes chaleurs. Il n'y a pas de fenêtres, quelques petites ouvertures seulement, le crépi est enduit grossièrement, mélangé avec le sable ; par endroits, il y a, endossé au mur, une pierre creuse en forme de cheminée à travers laquelle on jetait autrefois aux pauvres la nourriture ou toute autre chose qu'ils venaient ramasser en bas, dans la rue.
Toute la ville est un espace clos, replié sur soi pour se protéger de l'ensablement causé par les vents du désert. Elle est ensoleillée et occulte, et cet occultisme imprègne toute l'architecture. Tous se cachent comme s'ils possédaient un secret qu'ils préfèrent garder en cultivant le silence, souvent le mutisme. Dans le labyrinthe des rues, tout ce qui est à l'extérieur, mis à part le bleu du ciel, reste caché. Et ne parlons pas de l'intérieur des maisons, que seules trahissent quelques portes en bois de palmier. C'est ainsi que les Mozabites protègent leur intimité.
Ce qui était peut-être exigu ou trop étroit au Moyen Âge me paraît aujourd'hui très plastique et, comme le dirait le touriste en moi, pittoresque. Des femmes, il n'y en a presque pas dans les rues. Si par hasard, l'une d'elles passe , elle louchera d'un œil à travers son capuchon, le visage entièrement couvert. Tout est encore plus sévère pour les femmes berbères. Il n'est pas concevable, à la différence de ce qui se passe pour les femmes arabes, de voir apparaître, d'un côté de leur haïk, leur cuisse ou leur jambe. Leurs mains et leurs chevilles sont enduites de henné rouge. Devant la grotte nommée Daja, honorée par les femmes mozabites, j'en ai entendu une qui priait et regardait de côté, méfiante. Ici, seuls les enfants sont vifs, bien que leur visage ne soit pas toujours gai. Triste était aussi l'expression d'une fillette qui a couru derrière nous par les ruelles sinueuses, avec dans les yeux le reflet de nos bagages, image d'un autre monde. Comme si elle désirait que nous l'emmenions ailleurs, dans quelque chose de différent, de fabuleux et d'extérieur qu'elle ne connaissait pas et vers quoi elle aurait néanmoins aimé partir par curiosité, pour sortir de son labyrinthe, pour se trouver dans un espace extra muros . Elle a parcouru trois cercles derrière nous avant de s'arrêter, ne pouvant suivre les étrangers plus loin. Elle a peut-être été intimidée et perturbée par la sortie du mufti et de sa cohorte de garçons en tunique blanche, qui, à ce moment, se sont mis à occuper la rue en récitant le Coran. Son visage, encadré de trois nattes minces, était triste : il semblait que pour la première fois dans sa vie la fillette avait commencé à réfléchir sur soi, sur cette liberté qui, probablement, ne l'attendait pas.
Si je demandais à un Tsigane ce qu'est l'homme, il répondrait sûrement : liberté, l'homme est liberté. À la même question le Mozabite répondrait : l'homme est serviteur de Dieu. D'ailleurs, je ne dois rien lui demander : une promenade en ville suffit à révéler qui détient le pouvoir ; ici, tout est entre les mains de Dieu, tout est votif, sacramentel. En effet, les Mozabites sont une secte hérétique des Ibadites islamiques, qui s'est maintenue grâce à une dévotion fervente et zélée ; ils commencent chaque journée par la prière, par l'appel du muezzin, qui chante Allahu Akbar. Ils tiédissent l'eau des ablutions dans leurs récipients et font de même cinq fois par jour, jusqu'à la dernière prière du soir, quand la voix gutturale résonne encore plus fortement au-dessus de la ville apaisée et réduite à n'être plus qu'une pierre tournée vers la Mecque. Le son des cloches, dans les villes du Moyen Âge européen, n'était pas moins émouvant et pénétrant ; ce son qui, du matin au soir, renvoyait l'écho de tout ce qui se passait à l'intérieur des murs, du miracle de l'eucharistie aux sermons passionnés, des mots graves et des semonces aux paroles douces et lumineuses, des épanchements exaltés de l'amour de Dieu, à la représentation des horreurs de l'enfer.
En observant la vie dans le M'Zab, l'homme d'aujourd'hui considérerait que le comportement mozabite est une sorte d'état théopathique dans lequel Dieu est l'objet d'une sorte de « faim de loup » : Il est le seul agissant, la puissance et l'esprit, l'unique énergie que l'homme possède et qui est capable de l'activer. Quelles que soient les circonstances dans lesquelles il vit, le Mozabite s'adresse toujours à Dieu, car les versets coraniques contiennent les réponses à toutes les questions. Dieu est le plus puissant, Dieu est la science, ce qui signifie que toutes les connaissances sont nulles si elles ne sont pas confirmées par Sa parole. On demande conseil à Dieu pour les choses importantes, bien entendu, mais également pour des riens. Son médiateur est censé fixer le prix du tapis, du burnous et des chameaux. Il désigne celui qui égorge les animaux ; lors des décès, il n'est pas recommandé de sangloter ni de se lamenter, car cela pourrait être compris comme le refus de la volonté de Dieu.
En effet, avant d'être entré dans la mosquée, je n'avais rien compris, comme si je n'avais rien fait d'autre que d'errer à la périphérie, de parcourir les rues sans but, n'ayant que des impressions superficielles, sans me soucier de connaître l'âme de ce peuple qui est contenue tout entière dans sa foi. Et c'est peut-être ce démon qui, à la fin, m'a rattrapé lorsque je fus chassé de la mosquée. J'ai trop longtemps hésité à entrer dans le temple, non pas, bien sûr, par peur qu'on me vole mes chaussures, mais parce que je me sentais comme un corps étranger. Comme le dit le mufti qui m'a accueilli, « souvent les touristes entrent dans la mosquée et pensent que la mosquée ce sont ces colonnes ou bien la beauté des fenêtres en couleurs, ou bien ces bibliothèques contenant des commentaires du Coran, ou ses lustres magnifiques et les arcs, mais il ne leur vient jamais à l'esprit que la mosquée c'est la foi de l'homme qui prie, et que tout le reste n'est qu'accessoire. »
« Une fois, dans un musée, j'ai vu le tableau d'un peintre célèbre, Rembrandt », continue le mufti en me jetant un regard interrogatoire comme pour vérifier que j'avais bien entendu parler de lui. « Il était beau, mais vide comparé à un autre tableau, peut-être moins bien peint, mais décoré en bas par un verset coranique qui l'expliquait. Ces mots étaient sa dorure ; le tableau a gagné en plénitude et m'a beaucoup bouleversé ; il en est de même avec tout, ni les ornements, ni les décorations ne sont essentiels, contrairement à la prière, car il faut prier, s'adresser à Dieu, et ce n'est qu'alors que se formera la mosquée autour de nous. Si les mosquées existent, ce n'est pas pour la beauté, mais en raison de la vérité intérieure de celui qui prie ; s'il n'y avait pas de Coran, il n'y aurait pas de mosquées, il n'y aurait que le désert. Réfléchissez à tout ça, il se peut que je vous l'aie mal expliqué... »
Lorsque le mufti est parti ouvrir la fenêtre, j'ai eu l'occasion de regarder autour de moi. Tout était en demi-cercle, arrondi et sinueux. Dans les coins de la bibliothèque remplie de livres et d'instructions, lourds et gros, nulle trace de légèreté. Tout était règle et ordre. Au fond, dans une niche séparée par un arc, on pouvait voir des carreaux ainsi qu'une pioche, une pelle et quelques matériaux de construction. En arrière, en haut, dans la galerie divisée par une grille en bois, on entendait le chuchotement des femmes, signe de vie invisible derrière les visages voilés et enveloppés.
C'est le moment qui précède la prière commune. On sent les pieds nus des hommes qui, bien que lavés, gardent leur odeur. Avant la prière, il faut tout éventer, les fenêtres trop élevées sont ouvertes à l'aide de balais. Les chaussures ne sont pas obligatoirement déposées à l'entrée, mais aussi dans des étagères spéciales sur les côtés. Une multitude de tapis colorés sont posés par terre ; sur certains repose une pierre dont je ne comprends pas la signification et à propos de laquelle je dois interroger le mufti. Peut-être la touchent-ils s'ils ne se sont pas lavés. Pour le moment, ils n'avancent pas la main. La plupart des fidèles restent assis près du mur du temple et regardent, comme pensifs, tandis que d'autres se parlent debout.
Ma présence dans la mosquée a inspiré au mufti un long monologue de persuasion et de conversion que je rapporte de mémoire : « Vous êtes venus dans la mosquée sans même savoir ce qu'est le Coran », s'adresse-t-il de nouveau à moi, « je vous dirai ce qu'est le Coran. Le Coran est comparable à une dernière édition révisée et complétée de la Bible. Savez-vous qu'un livre de valeur a plusieurs éditions et que c'est la dernière qui est la plus complète ; c'est la même chose quand vous cherchez du travail, vous ne montrerez certainement pas votre certificat de baccalauréat si vous possédez un diplôme universitaire. Vous présenterez toujours le dernier. Ou bien, lorsque vous achetez une voiture, si vous avez de l'argent, vous prenez le dernier modèle, le plus parfait. L'âme qui croit peut croire seulement dans le dernier prophète, et c'est Mahomet. »
« Je suis d'accord, poursuit le mufti sans reprendre son souffle, avant le commencement de la prière, il nous est dit dans le Coran de ne pas offenser les faux prophètes, car un jour ils rejoindront peut-être nos rangs ; mais rejetez le catholicisme, dites-vous à vous-même : je ne suis pas catholique, je suis l'homme qui cherche la vérité ; alors, prenez le Coran et vous y trouverez tout ce que votre religion vous a caché, vous saisirez alors toutes les contradictions : dans la Bible aussi, il est écrit que Jésus-Christ lui-même a annoncé le dernier prophète, Mahomet, mais les chrétiens ont arraché ces pages, les gens ne le savent pas, ils ne connaissent pas non plus les pages où il est écrit que Mahomet a réuni autour de lui tous les prophètes et leur a exposé sa religion, leur a demandé s'ils avaient des doutes ou des contradictions, et ils ont tous admis que le plus grand prophète c'était lui. L'islam n'est pas une religion dans le sens habituel du terme, celle qui laisse l'homme seul et sans prière ; l'islam exige de chaque homme de prier cinq fois par jour, de ne pas manquer sa prière : autrement, s'il ne priait pas cinq fois, chaque musulman se sentirait perdu : il oublierait alors toutes les choses essentielles et serait relâché comme une armée privée de bon commandant. Les chrétiens, quant à eux, ne s'en soucient guère et périclitent de jour en jour, de messe en messe ; d'un dimanche à l'autre l'homme oublie tout, Dieu et les saints, il oublie jusqu'à la prière ; pendant la semaine, il ne pense quasiment plus à Dieu, puisqu'il considère avoir fait son devoir en allant à la messe, ce qu'il néglige pourtant souvent. L'Église l'abandonne à lui-même et à ses occupations, personne ne le dirige spirituellement et ses pensées errent, il ne sait même plus prier, il joint les mains et ne se tourne pas dans le bon sens. Je vous montrerai comment l'homme doit prier en se tenant debout : il répète certaines citations du Coran et ensuite, en se courbant, il redit les vérités éternelles, et surtout, agenouillé et posant son visage contre la terre, il donne la preuve de sa plus grande humilité devant Dieu : un musulman ne peut ainsi oublier Dieu à aucun moment. »
« La prière commune se fait cinq fois par jour et je la place au-dessus de la prière individuelle. Souvent, on pourrait avoir envie de prier seul, de ne pas se rendre à la mosquée à l'appel du haut-parleur. Mais il faut s'arracher à sa paresse et se déplacer pourtant, parce que le même matin ou le soir, il peut nous arriver de rencontrer "un frère dans la foi" qui, dans la conversation, peut nous révéler une chose sacrée et notre absence à la prière commune nous aurait laissé dans l'ignorance. Le vendredi, il faut venir à la grande prière, s'y préparer spirituellement. L'islam n'est pas une religion naïve, le Coran n'est pas un livre qui dit : “il ne faut pas tomber dans le pêché x, il est interdit de commettre le pêché y, sinon tu iras en enfer”, ou des choses de ce genre, comme dans le prêche de la religion chrétienne, parce que l'islam est plus que cela. Il est une manière de vivre et de penser par la prière comme je viens de le dire, et le Coran est le livre qui nous montre l'essentiel – es-tu vraiment déterminé à faire le bien dans la vie ? le veux-tu ? Si tu le veux, alors le Coran t'apprendra à savoir toujours, à tout moment, ce qu'il convient de faire pour atteindre la bonté. Tu ne le trouveras pas toi-même ou en écoutant les faux prophètes ; je suis d'accord, le plus grand pêché est l'athéisme, l'homme qui ne croit pas en Dieu se nie soi-même, c'est vrai, il s'annule lui-même en ne croyant pas en Dieu ; il est plus facile de montrer à l'homme qui croyait autrefois en un faux Dieu, il est plus facile de lui montrer, mieux qu'à un infidèle, le chemin du vrai Dieu, d'Allah et du véritable prophète, Mahomet. Personne ne prétend que les prophètes précédents, comme l'étaient Jésus ou Aïssa, fussent faux. Ils n'ont fait qu'annoncer le vrai prophète, mais malheureusement, comme je l'ai déjà dit, ces pages ont été arrachées de la Bible. »
« Il est faux de dire, comme le font certains, que l'islam est la religion des Arabes et des Berbères : c'est la religion du monde entier. Mais, c'est aux Arabes et aux Berbères qu'appartient la responsabilité de la transmettre, de la révéler au monde. Ce n'est pas moi que vous devez croire, lisez plutôt le livre de Maurice Duchmé, le livre d'un catholique converti à l'islam, qui a lu studieusement le Coran et a découvert toutes les erreurs que lui enseignait la religion catholique, jusqu'au moment de son illumination... »
Le mufti a parlé ainsi jusqu'à la prière commune et je ne pouvais rien lui reprocher. J'ai trouvé plutôt sympathique qu'il m'ait raconté ce qui lui tenait à cœur. J'avais le sentiment que ses intentions étaient bonnes. Le Coran ne dit-il pas qu'il faut essayer de toutes ses forces de convertir le chrétien ou l'infidèle, mais, si cela ne réussit pas, ce n'est pas grave. L'essentiel c'est de faire preuve de bonne volonté, d'être pur devant Dieu, de faire tout ce qu'on croit être notre devoir. Quoi qu'il en soit, le mufti était plus aimable que l'homme au bonnet, celui qui est venu me chasser du temple, sans explication : « Vous pouvez vous promener dans la mosquée, mais vous ne pouvez pas assister à la prière commune, car vous êtes impur, vous n'avez pas fait vos ablutions, vous n'êtes pas pur devant Allah (les hammams n'étaient-ils pas bondés aujourd'hui, vendredi, ne faisait-on pas la queue pour y entrer ?) Même si j'avais voulu assister à la prière, rester plus longtemps encore dans la mosquée, ils ne m'avaient pas accordé le temps de la conversion, ils m'avaient chassé comme une brebis galeuse. Qui sait, peut-être ont-ils reconnu en moi le comportement d'un missionnaire déguisé qui, comme ce père du désert, Charles de Foucauld, voulait convertir le peuple d'islam à la religion chrétienne (c'est la raison pour laquelle il a été tué).

2.
« Tout est possible à celui qui croit », enseignait Charles de Foucauld, un peu plus loin, dans les montagnes sablonneuses du Hoggar : les villes mozabites sont l'image de leur âme préservée du désert qui croît et qui aurait dû les engloutir. Vivre comme un Ibadite, c'est vivre dans une extrême privation, dans les formes les plus sévères de l'existence, celles de la discipline morale. Tout, dans ce mode de vie, est tranché et relève de l'opposition : « ou bien – ou bien » ; se soumettre à la dévotion mortifère ou périr ; choisir ou Dieu ou le monde ; ou le corps ou l'âme ; ou la sensualité ou l'ascèse. Les prières doivent permettre d'échapper au sable, au néant. Il faut prier non seulement dans la mosquée, mais aussi en marchant, en travaillant dans le sable, là où règne la volonté de creuser des canaux et de répartir équitablement l'eau de pluie lorsqu'il y en a ; c'est en quelques heures que se forment l'oued et la chebka, la rivière temporaire et le lac temporaire qui étancheront la soif pendant une année entière si l'on sait faire le partage prompt et équitable de l'eau, avant qu'elle ne tarisse.
Toute complaisance, tout affaiblissement de la surveillance et de la discipline entraînent une chute dans la décadence, c'est-à-dire un abandon des coutumes qui préservent la communauté. Les Ibadites sont menacés, d'un côté, par l'intolérance arabe orthodoxe et, d'un autre côté, par l'esprit critique et le relativisme modernes, par leurs puissants charmes pécheurs, l'enivrement par le plaisir, l'attrait du départ vers l'inconnu, provoqué par l'aspiration à l'embellissement de la vie qui, d'après Huizinga, est le premier signe distinctif de la Renaissance. Les Mozabites perçoivent la Renaissance comme une menace vis-à-vis de leur existence et luttent désespérément pour éviter tous ses pièges, tendances et inspirations. Nombre de spécialistes de l'Afrique du Nord ont prédit la décadence rapide et la ruine de M'Zab sous les coups de ces pouvoirs techniques et rationnels de la civilisation moderne qui affaiblissent le règne de la perception puritaine du monde, éveillent l'esprit nouveau de la séduction terrestre, l'élan du bonheur individuel, l'esprit d'entreprise, du travail pour soi et dans son intérêt, et non plus pour la gloire de Dieu.
Mais rien de tel ne s'est produit. La mécanique et la technologie ont été intégrées dans la vie quotidienne sans produire d'effet, sans que l'esprit ait été modifié. La vigilance religieuse et la bigoterie n'ont guère cédé le pas. Ce monde, complètement fermé et saturé de représentations religieuses, s'est ouvert à la civilisation occidentale et à l'économie moderne sans se dissoudre dans ce contact. Mieux, il n'a même pas été entamé, encore moins dénaturé. Il a gardé, au sein du monde islamique, un style entièrement original qui n'est nullement orienté vers une rationalisation des formes de vie, vers une évolution sociale fondée sur l'hypothèse de l'individu libre. L’Européen est étonné et souvent dérangé par le fait que le Berbère ou l'Arabe ont adopté la technologie tout en préservant leur religion, et n'ont pas, comme lui, rejeté leur foi au nom de l'idéal de la finalité (de la technologie). Ce déséquilibre entre la foi et la raison qui, en Europe, a engendré le mouvement de la Renaissance, ne s'est pas produit ici.
« Même s'il s'engage dans les activités les plus profanes de l'économie moderne, alors même qu'il demeure longtemps séparé du foyer de la vie religieuse et sociale, l'ibadite sauvegarde inaltéré et inaltérable son attachement à la terre, à la cellule close, où se forme l'âme des générations nouvelles, dans la discipline rigide des familles inviolées... », où l'on apprend aux enfants les mille et une interdictions, les mille et une lois morales et sociales du M'Zab, où on les prévient qu'ils connaîtront la malédiction, l'isolement et l'indifférence s'ils adoptent l'esprit moderne et ses règles du jeu. Leur âme, sous l'influence des séduisantes idées européennes, perdra son sentiment le plus cher, celui de l'appartenance à l'unité, au mystère, à l'infini et à l'harmonie immédiate que respire la petite confédération mozabite médiévale. La spiritualité intense, faite de riches sources historiques, légendaires et doctrinaires l'a maintenu à l'écart de la dissolution, de l'émiettement et du nivellement ; les impulsions et les défis de la nouveauté, qui ont changé le visage de l'Europe, ont trouvé ici une résistance obstinée, suscitée par la peur de la décadence, de la perte de l'identité et de l'immortalité. Si on tue un Mozabite, si on brise sa résistance, on reçoit en retour l'image d'un monde divisé et sans cohésion interne, dont les maisons sont dispersés ça et là, dont les hommes sont aussi dispersés ici et ailleurs. Un monde sans pureté et sans rêve d'éternité, sans fraîcheur et sans brise dans les oasis. J'ai éprouvé un plaisir intense dans cet état immortel, dans l'immobilité parfaite, sous un palmier, surpris qu'une telle vie était encore possible.
D'un autre côté, je savais que tout cela n'était qu'un mensonge. Dans la rencontre avec la particularité mozabite, j'ai essayé de me défaire de mon rapport romantique au Moyen Âge (si, toutefois, j'en avais un). Ce rapport qui fait de cette époque un absolu esthétique et éthique figé dans une éternité mythique et originelle, cette transparence archétypale que seuls le triomphe du rationalisme et du naturalisme renaissants, puis le bruissement enthousiaste de l'imprimerie réussiront à troubler. Ce regard nostalgique et languissant sur une époque de plénitude qui n'a probablement jamais existé sous cette forme s'oppose à l'attitude réaliste consistant à tout examiner.
J'admets que je voudrais à tout prix sauvegarder quelque chose de médiéval, ce noyau dur indivisible, ce que seuls les Mozabites conservent aussi obstinément, ce sentiment du sacré de l'existence et des choses, ce sentiment de sécurité, de durée, qui, de proche en proche, s'étend presque à l'éternité. Il n'en reste pas moins que cela va de pair avec l'enfermement dans le cocon pénible et accablant que j'abhorre. Car j'abhorre cette société suspicieuse qui, dans sa haine envers tout ce qui est libre, se replie toujours davantage devant les changements, comme la voix du garçon à laquelle on interdit de muer. On sent que ce croupissement moyenâgeux, cette paralysie et cette rigidité doivent éclater à la jointure. S'ils n'éclatent pas ici, c'est parce qu'il n'existe pas de témoins immortels d'une autre existence, comme il en existe dans cette Italie remplie de ruines romaines. Ici, point de strates archéologiques d'un autre monde, mais seulement, partout alentour, le désert comme spectacle d'une infinité horizontale et verticale, comme incarnation mystique de l'omniprésence de Dieu. Ici, tout se résume à la lutte et à la survie dans Son entourage.
J'abhorre aussi la milice religieuse qui surveille la pureté des coutumes ; j'abhorre avant tout l'institution d'Okila qui accompagne la femme en l'absence du mari jaloux, tous les voiles et les tchadors me paraissent lourds, je suis perpétuellement affamé du visage. De deux frères mariés, aucun n'a vu le visage de la femme de l'autre. De même, une femme n'a pas le droit de s'adresser à l'homme qui n'est pas son mari ou son frère, elle ne peut que laver les hommes morts. Personne n'échappe à la tentation de son libre arbitre, au mûrissement ou à l'affermissement de son caractère, si ce n'est en détournant son regard de la tentation. On se méfie du pouvoir de l'homme, et surtout de celui de la femme, de dominer eux-mêmes les tentations et les défis : il vaut mieux empêcher ces tentations et ces défis de se présenter. Chacun est tenu en suspicion, sauf Dieu : le plus naturel est d'élever des murs. J'abhorre également les nombreux principes positifs, tabous, aversions, interdictions, coutumes et pratiques qui préservent les liens du groupe.
Cependant, je suis conscient que ces principes moyenâgeux, en imprégnant de pieuse vertu toutes les sphères de la vie et de la culture, ont fondé la société ibadite, comme ils ont fondé la société européenne à une autre époque. C'est par leur intransigeance qu'ont pu être préservées certaines valeurs essentielles dont l'absence est aujourd'hui douloureusement ressentie. L'homme moderne a réduit toute l'histoire à la poussière des faits et des dates artificiellement assemblées auxquelles échappe complètement la substance du devenir et du destin : il s'est focalisé sur la marche triomphale de la conquête et de la maîtrise de la nature.
Il m'arrive d'être partagé entre le Moyen Âge et la Renaissance, entre ces deux notions presque psychiques tout autant fusionnées que séparées. J'apprécie la valorisation médiévale des tensions vers les hauteurs du divin et de l'insertion intime dans la communauté humaine. Mais j'aime aussi cette valorisation de la diversité de la sensation du réel, propre à la Renaissance et sans laquelle la vie serait stérile. J'aimerais pouvoir prendre ce qu'il y a de bien chez l'un comme chez l'autre. Or, il me semble que cette synthèse est impossible, que ces deux notions s'excluent mutuellement, de façon plus ou moins violente, et font de l'âme la proie de ces dualités maudites que l'homme mozabite, à la sage barbe coupée en pointe, pressent, évite et repousse loin de lui.
L'extinction complète de l'ordre transcendant où se perd la liberté par rapport aux liens terrestres et tout code secret servant à résoudre les problèmes concrets ne se fait pas à une date déterminée dans l'histoire. Il s'agit plutôt une rupture inévitable dont nous portons les cicatrices dans notre conscience, malgré les polissage de notre peau neuve. Dans notre esprit, la Renaissance est le moment où nous avons commencé à fêter la vie dont on a pu croire qu'elle subsisterait dans toute sa grandeur sans appui solide sur le fondement spirituel de notre existence. Nous avons même cru qu'il fallait couper cette branche spirituelle sur laquelle nous étions assis et qui nous a formés, ce que aucune autre culture mise à part la culture européenne n'a fait. La condition décadente de l'âme qui est le résultat de cette scission, autrement dit, l'état d'après la destruction du monde traditionnel, a été le prix à payer pour cette « libération ». D'où notre désespoir ultérieur, notre égarement, notre absence de protection devant la réalité, le sacrifice conscient de tous les sucs vitaux, de ces émotions et de ces élans de l'âme qui proviennent d'un système suprasensible de l'idéal, du sens et de la mesure.
C'est ainsi qu'à partir de la Renaissance se présente le mouvement fondamental de l'histoire occidentale, ce mouvement qui a libéré les antagonismes à peine esquissés auparavant et les a imposés dans une large mesure en tant que conflit spirituel et mondial. Plus jamais l'homme européen ne se remettra entièrement de ce schisme dans l'âme, dit le théologien et le mystique musulman Ghazzali Abu Hamid : « Il n'y a aucun espoir de retour à la foi traditionnelle, car elle a été abandonnée, puisque la condition essentielle pour garder la foi traditionnelle consiste en ceci que celui qui y tient ne sait pas qu'il est traditionaliste. Lorsqu'il le sait, sa foi traditionnelle est brisée. C'est une fissure qui ne peut pas être réparée et une coupure qui ne peut être soudée ni cicatrisée en aucune autre manière sinon d'être fondue dans le feu pour prendre une autre forme, qui sera nouvelle. »
Le fait est simplement que le ver rongeur du doute s'est introduit dans l'arbre et ne veut pas ressortir avant de l'avoir entièrement fendu. Le fait est que plus personne ne croit à « une nouvelle vague de la religiosité » (Spengler), à la possibilité de rebrousser chemin vers les origines. Il est vrai que l'âme voudrait reconquérir la foi perdue, rallumer l'âpreté et la fermeté, cette torche intérieure qui maintient sa vigueur, mais qui est en même temps impuissante à l'atteindre en raison de l'accumulation des excroissances futiles qui accompagnent l'accélération du progrès, la marche imminente de la civilisation vers l'unification du monde sur une base technique au lieu de l'accroissement des possibilités spirituelles.
Depuis, la foi se maintient malgré tout, mais sur le mode du regret vis-à-vis de ce qui a été perdu, vis-à-vis de l'intimité brisée. L'âme humaine, dans le même temps, devient un exilé dans le nouveau monde qu'elle a créé et dans lequel elle ne trouve plus ses repères. Résultat : « Il est de plus en plus difficile de croire, mais également de vivre sans croyance. »
La science, les idéologies (surtout utopiques) qui ont refait surface comme produits positifs de la Renaissance, assument toutes les fins sotériologiques de la religion en maintenant la continuité de la fonction de l'absolu, mais ne peuvent prendre la relève de son appel pathétique autrement que par usurpation. C'est alors que commence l'époque du « désenchantement du monde » (Weber) qui s'approprie toutes les conceptions et solutions religieuses (rappelons l'exemple du progrès qui est l'idée sécularisée du salut), et s'institue maître de la destinée humaine.