SADZIDA JERLAGIC
et
ELIANE MORIN

LES CONTREES DES AMES ERRANTES, MEO, 2019

         

Sadzida Jerlagic est née à Sarajevo où elle a fait ses études de droit. Elle vit depuis longtemps à Paris où elle a travaillé à RFI.

Éliane Morin est directrice de la compagnie de théâtre Les Trois Clous (Île-de-France), metteuse en scène, auteure de pièces de théâtre

Jasna Samic vit à Paris où elle écrit en bosnien et en français. Elle a publié des romans, nouvelles, poésie, pièces de théâtre, essais ; elle est aussi metteur en scène de nombreuses pièces de théâtre et l'auteur de films documentaires. Lauréate de plusieurs prix littéraires français et internationaux.

 

LES CONTREES DES AMES ERRANTES


Le dernier roman de Jasna Samic "Les Contrées des âmes errantes " (M.E.O., 2019) est un ouvrage si captivant qu’il nous tient du début jusqu’à la fin, et cela dès ses premières pages. Nous errons, nous aussi, avec ses « âmes errantes » que nous rencontrons, elles nous transportent d’un bout du monde à l’autre, d’une époque à l’autre ; elles sont si complexes, mais aussi si attachantes que nous en devenons non seulement leur compagnon, mais, d’une certaine manière, leur détenu.
L’énigme y est toujours présente, et concerne principalement Aliocha, l’un des principaux héros du livre, autour duquel tout se déroule, et à qui tout est lié dans l’ouvrage. Les événements y évoqués englobent tout le siècle passé, de même qu’une partie du 19ème et le début du 21ème ; y sont présentes toutes les guerres du 20ème siècle, ses révolutions et agressions, comme ses crimes et ses idéologies, à commencer par celle de la "rouge" de Bolcheviques, en passant par celle des nazis, jusqu’au barbarisme balkanique et l’islamisme récents. Géographiquement, l'action s'étend presque à travers toute la Planète, depuis des villes russes, telle que Kazan et Novosibirsk, passant par les villes européennes, Paris, Istanbul, Vienne, Dubrovnik, Belgrade etc, jusqu’à New Yourk et Vancouver en Amérique. Les villes et leur destin sont d’ailleurs aussi importants dans ce roman que ses personnages, on pourrait dire même qu’elles deviennent presque de véritables héros. (Ce n’est pas par hasard que le roman s’intitule Les contrées des âmes errantes.) Quant aux personnages, ce sont des gens qui se sont tous retrouvés à un moment donné à Sarajevo. Ils y sont arrivés de différentes régions du monde, les uns fuyant la Révolution, comme la russe Liza Kazanskaya, d’autres abandonnant leurs villes natales comme Grete Tchsziep, la Viennoise, à la recherche d’une vie meilleure. Mais de nouvelles guerres les ont ensuite de nouveau dispersés aux quatre coins du monde.

Le roman est composé en fait de trois romans, où dans le premier livre, les trois femmes, Liza, Irina et Grete parlent de leur vie, tandis que dans le deuxième et le troisième, la narratrice Lena se souvient de sa propre vie avec son compagnon, Aliocha, et de ses aventures et mésaventures. Toutes ces quatre figures féminines, Liza, Grete, Irina, et Lena sont liées à un seul homme, Aliocha, et par lui aussi à son père, ingénieur d’origine autrichienne, disparu au cours de la Seconde Guerre mondiale. Ce père est pourtant tout le temps présent avec son absence, étant étroitement lié à l'intrigue de base : la quête du père perdu et la vérité à propos de son rôle en tant qu’ingénieur des chemins de fer dans le III Reich.

C'est un livre sur l'errance, mais aussi sur la souffrance. Le roman est à la fois un hommage à tous les Russes de Bosnie, dont le destin n’a jamais été décrit jusqu’à présent, et à ces pauvres Bosniens d’origine allemande et autrichienne qui ont été victimes de toute part, sans oublier des Juifs de Bosnie.
Pour conclure, disons que le roman est donc basé sur des événements réels, tout en étant une fiction, dans tous les sens du mot.


Eliane Morin

Les contrées des âmes errantes de Jasna Samic


Comment parler de ce livre, si riche, si multiple ; difficile d’essayer, il faudrait une parole qui parle de tous ces lieux d’où elle-même, Jasna Samic, parle, sorte de polyphonie de soi-même. Impossible bien sûr et pourtant est-ce que ce n’est pas cela qu’elle réussit à faire dans ce livre ?

Au début, on croit que l’on va lire un livre sur l’histoire d’une famille, que l’on pénétrera dans la sociologie d’une famille et de là d’un pays ; qu’on va lire un livre d’Histoire aussi et que l’on comprendra mieux des événements complexes survenus "à l’Est" et "dans les Balkans".

Très vite on perd pied, on est pris dans un maelström où l’on sent que l’on va se perdre.
Que faire ? Comment lire ? Où se poser en tant que lecteur ?
Alors, comme lorsqu’on est pris dans un courant en mer, il est inutile de chercher à reprendre pied, on s’épuiserait et on se noierait. Seule solution, se laisser porter, sans chercher à résister.

Il me semble qu’il faut faire cela dans ton livre, se laisser porter, ne pas résister, jusqu’à faire partie de cette histoire, en devenir un personnage soi-même.

C’est ainsi que j’ai lu, voyagé, que j’ai fait les rencontres qu’ont faites les personnages - et l’auteure aussi - j’ai été ballottée de par le monde, j’ai mis à ne pas mourir la même énergie que les personnages, j’ai vécu leurs douleurs et leurs passions, leurs contradictions. Tout cela a construit un paysage d’une période historique que j’avais cru étudier dans des livres ou des journaux, un paysage de pays que je croyais connaître - ou même dans lesquels je m’étais rendue – et je découvrais des cartes du monde qui n’existent pas.

Et puis je suis arrivée à cette dernière partie du livre : l’auteure se séparait de moi ou moi d’elle.
J’entendais ses questionnements, ses doutes, ses souffrances, j’entendais sa voix seule, sa voix séparée, et je devais me mettre en face d’elle et me regarder et m’interroger sur moi, dans ma solitude.
J’étais épuisée mais vivante.

Un livre foisonnant et magnifique qui résonnera longtemps en moi.