JASNA SAMIC

(rêves villes et désert)
- poèmes et une critique -

         

Jasna Samic, née à Sarajevo, vit à Paris où elle écrit en bosniaque (serbocroate) et en français. Elle a publié des romans, nouvelles, poésie, pièces de théâtre, essais; elle est aussi metteur en scène et l'auteur de films documentaires.
Lauréate du Programme Missions Stendhal et du prix Gauchez-Philippot.

 

Je me souviens


PROLOGUE


Fantôme pourrait être un autre nom pour ce receuil; ce personnage issu de mon rêve est aussi vrai que l'auteur de ces vers, l'amant qui a fait bouger sa plume.
Le poète soufi ne dit-il pas que le rêve est une réalité, et la réalité - un rêve ?
Seule la neige y est éphémère.
Toi, lecteur, tu comprendras facilement que ce lit est fait pour mes Dieux: Rêverie et Mirage.
Le vers est ma prière, et le berceau de mon Fantôme.
La ville-miroir, c’est le gouvernail de la barque qui mène vers un autre songe, cet impérissable rêve : Eternité.

Certains l’appellent Mort.

RETOUR
- DANS L‘HOTEL DE VILLE -



A travers les arcades
palais somptieux
Des collines chauves émergent doucement
Le ciel est gris

Pas une ombre de lueur

Avant d’avoir réduit les livres
En suie
Une époque toute entière fut engloutie
Par le jour
Plus noir que le goudron

Ce qui reste de la salle de lecture :
L’odeur de cendre des anciens manuscrits
La poussière et
Un souvenir lointain de la plume

Ici le temps
N’est pas l’écoulement
Mais l’absence

La main du caligraphe
Resta muette

Les soies des dames bruissent
Leur rire
Résonne à travers les ruines
Pendant qu’elles tanguent
Sur la balançoire de l’Histoire
Et que les montagnes
Crachent du feu sur la ville
Les temples deviennent de
La poudre
Les champs
- Où naguère les roses et les tombes célébraient leurs fiançailles -
Balayés par le torrent
Du délire
Qui laissa derrère lui
Cette familière odeur de cendre

Mais le souvenir résiste

La pensée lasse
Essaie par son chant
De carresser les collines
Pareilles aux crânes de malades

Le ciel est gris
Pas une ombre de lumière

Néanmoins
Le souvenir
Résiste

AVEC DES NEIGES

Même les souvenirs
Se sont évanouis
Comme des neiges
Dans l’aboiement
De la démence


TU L’AS SCULPTEE

La ville n’est plus qu’une avalanche de neige
Du sable mouvant
Tu ne la vois pas
Tu l’as ciselée
Dans ta mémoire :
Ton maître
Au visage
D’Amor

MARCHE AUX PUCES

A la Porte de Vanves
Une foule se buscule

(Tumulte et vacarme !)

Des poupées en porcelaine mutilées
Des nappes brodées
Trouées par le feu
De petits globes terrestres bancals
Qui clignent pendant les nuits blanches
Au-dessus de malheureux Parisiens,
Des vases ébréchés qui
Sonnent

Des bijoux de la belle époque

Des horloges arrêtées
De vieilles dentelles et de vieilles cartes postales
De vieilles villes et des paysages bâchés
Des flacons usés et des chapeaux effilochés
Une mer infinie
D’inutiles bricoles

Chacune est un coffre
D’où s’envole ton enfance
Avec des mittes

Le jeu aux chapeaux foux
Le jardin les vers de terre et le chien
- Dont on ne voit que la queue courant dans l’herbe profonde -
Le train en bois pour la banlieue
La maison l’église et les bananes
Une minuscule giraffe le Bois de Vincennes
Et l’éléphant
La marionette aux jambes atrophiées
Dans le Jardin de Louxembourg
Et le poney sur lequel tu chevauchais le dimanche
Si tu avais mangé une banane

Dans une vieille horloge l’image de ta grand-mère qui sourit
Un livre ouvert sur ses genoux
Sur la couverture en dentelles -
Ta tante un pinceau à la main
A travers une reliure en cuir - ta mère
Psalmodie sur l’Au-delà
En dessinant des personnages de Dante

Dans une bille comme dans une boule de la voyante -
L’image de ton frère
Qui lèche ses doigts
Trempés dans le sel
Sont posés sur un plateau
Le gateau d’anniversaire et nos désirs
Pour sa longue vie et sa bonne santé
- Cadeau que chaque enfant méprise
En déplorant qu’on lui achète une bicyclette -

Tu achètes la poupée la bille et le train
Avec la nappe en dentelles sur laquelle est posé un vase,
Et le miroir et le globe bancal
Avec des chapeaux foux et le Gugnol
Ainsi qu’une banane

L’enfance toute entière ?

Une petite dame, ta voisine s’approche de toi
Ses nattes sont deux diaboliques denseueses
Ses cheveux, sombres, jaune sur son vertex
Un nœud rouge sur une tresse
Sous sa jupe noir – un pantalon blanc
Sous sa veste d’hivers
- Il fait 40°C -
Et sur ses lèvres
Un sourire
S’étend sur son visage, aussi long que la ligne de tramway
Pont de Garigliano
Château de Vincennes

Pourquoi êtes-vous triste
Te demande-t-elle

Non
Ce n’est pas tout
Du sabot en bois
S’élève la danse
Sur le pont d’Avignon
La petite école résonne de tes claquettes
Tu as un beret rouge sur la tête

La petite dame te regarde abasourdie

Qui est folle
Elle ou toi

Mais elle est souriante

De toutes ces choses inutiles
Un souvenir estropié
S’agite
Frappe fort ton visage
Les souvenirs te martellent
Picorent plus atrocement que les oiseaux d’Hitchcock

Combien coûte une enfance
Demandes-tu au vendeur

Essayez avec votre jeunesse
Comme s’il répondait
Puis souriant
Allez-vous bien, te demande-t-il

Tu as acheté la poupée la bille les sabots et le train en bois
Le globe bancal et le miroir
Laissant derrière toi
Quleque part
Ton enfance

Penses-tu


VENISE

Par la fenêtre, tu regardes
Les briques gris-jaunâtre
Laideur face à toi
Et tu penses au Rialto
Usé par tes pas et
Les baisers dans l’ombre

Les vaporetti glissent
Inaudibles ;
Sur la place San Marco
Ondoie ta jeunesse
Vierge dans sa coquille

Andantini et rondini
Joyeux dans ta mémoire
Sonnent comme les cloches

Toute proche
La Vénus de Titien jauge
Depuis des siècles
Sa sensualité
Dans un miroir

Passent des gondoles
Et des rats au long du canal
Rappelant par ses effluves le jugement dernier
Beau pourtant comme un ruisseau de paradis
Qui coule de la Fontaine
Couleur turquoise

Tintent les souvenirs
Du Vol et
De la Flamme
Tandis qu’en toi le rêve et Achéron
Évoquent l’Eden et la charogne

Mille et une nuits
Ont jeté l’ancre ici
Près du Canal Grande
Avec les clochers et les voiliers multicolores

Tu as essayé un chapeau chez les marchants de souvenirs
Tu as acheté un vase de Murano et
Aux accords de Kreisler
Tout de nouveau
Etait
Liebesleid

Les gondoles glissent dans la brume
Passent les ombres et passent les voix
Ta tête repose
Sur le sein de ton amant;
S’approche le bruit des rames
Dans la gondole
Un nuage ombreux de corps et de visages,
Telles les ailes d’une mouette
Les délices se déploient

Tu penses à Aschenbach et au
Beau garçon
A l’empreinte d’un regard de braise
Sur le sable du Lido
De cette mer qui n’est plus tienne
Tu sirotes du vin à l’ombre d’un acacia
Ou d’un palmier
Qui sait ?

Même les rames chantent
Au loin et
Les doigts de ton amant
Répandent une écume blanche
Un chant comme la plainte
De l’aiguille
D’une invisible pendule

Et Visconti
Emplit encore ton corps
D’une flamme inconnue,
Corps las de voyages
De l’été

De tes étés



DANS UN PARIS DESERT

Variations sur les spleens de Baudelaire

En flânant dans un Paris désert
Tard la nuit sous les lanternes de publicités clignotantes
Où on tua plusieurs personnes
Hier
Tandis que le printemps et la verdure de la ville
Humilient ton cœur
Et cette ardente soirée d’avril
Ecrase ta poitrine par une lame de souvenir
Rêvassant les yeux ouverts
Tu pensas au brûlant désir
Du poète
Et eus envie que surgisse
Comme de ses Spleens de l’obscurité et du silence
Infimes
Ton amant lointain

Qu’il accoste à tes portes
Et chassant le silence de la nuit
Enflamme tes membres endormis
Par sa bouche muette remplie de jouissance
Puis grimpe tel un intrus
Sur tes trésors verrouillés
Et doucement comme un aveugle qui erre de ses doigts
Vagabond vaurien voleur
- Quand les cloches de la volupté sonnent -
Ouvre la plaie profonde
Et verse
Comme dans un précipice
Son poison magique
En toi

Tandis que la verdure de la ville
Humilie ta chair
Et la brûlante soirée d’avril
Ecrase ta poitrine
Par une lame de
Désir


LE SOUK

Le dimanche après-midi
A la Porte de Vanves
S’installe l’Afrique

Avec ses épices
Ses parfums musqués
Ses poudres
Ses langues
Incompréhensibles

Et avec son obscurité

Avec ses huiles
Son sable et ses fleurs
Du désert
Son khôl et
Ses dentelles
Ses niqabs et ses
Paillettes

Et ses chansons pleines de gutturales
Qui tels des serpents ailés ondulent
Entre les chalands

Avec ses fausses soies
Et ses faux bijoux
Avec ses dames en niqab
Et ses mâles en djellaba
Et d’innombrables bébés dans les landaus

Et avec ses étrangers :
Les Français

Qui tels des cactus fendent la foule
Comme s’ils marchaient sur leurs coudes
Et portaient la rue dans leurs bras
Dans le souk

Où personne ne parle
Où on n’entend que le cliquetis d’objets
Où tout est enveloppé
De ces voiles profonds
Même quand on est nu
Et glisse comme sur l’huile

Glisse et crie
En langues
Incompréhensibles
Loin de la ville
Dans son nombril

Le dimanche après-midi



GIBET INVISIBLE

Paris rappelle parfois
Un invisible gibet
Dissimulé derrière le voile
Des sens tumultieux
Et du rire fragile

Mon âme est-elle
Condamnée à lui?

Tantôt c’est une prison
Aux portes grandes ouvertes
Vers la solitude
Vers les vents aux langues
Sifflant comme des chacals
Et les pluies qui soufflent comme le vent
Tandis qu’un mot féroce
Compose l’ode à l’amertume

Passent les spectres de mes morts
Par des mers fantomatiques
Devant les paupières clauses
Tels des voiliers
Noirs et puants
Chargés d’espérances vaines
Evoquant mes anciennes villes
Et mes vies anciennes

Qu’y a-t-il de plus triste que le souvenir de la joie?

Aux images de la gaieté se mêlent
Celles d’un enfant au cou tranché
D’une femme au corps déchiqueté
D’un homme qui tel un bœuf rumine
Ses excréments

La Planète
Ce bateau de monstres
Psalmodie des chants funèbres
Et s’égosille comme un oiseau rapace

Mes villes sont en deuil

Paris est tantôt une prison
Tantôt une fête
Qui brise les chaînes du corps
Et il exulte

Parfois c’est un rêve
Où gémissent des cloches
Comme une horde de chats trempés dans un fleuve
Empli d’excréments


VILLE DOULEUR

Des deux côtés de la Ville-
Douleur se
Dressent
Deux géants buissons et entre
Des remparts de verdures
Des trous sans yeux sont les maisons

Un vieillard un jeune homme un chien une belle mariée
Fendent la douleur épaisse
Pour passer

Soudain
On entend le rire

Rire d’un étranger

Trempé dans les larmes
Des égorgés

Srebrenica 2016


ME VOILA JE TE FAIS SIGNE

Voilà je te fais signe
D’une autre capitale à moi :
Une feuille blanche

Dans notre ville ancienne
Les démons et les vauriens rivalisent avec les
Spectres lors de leurs banquets barbares
Parés d’atavismes comme de bagues en rouille
Tandis que j’écoute l’Oratorium de Haendel suivi de
Auf dem Wasser zu singen

Etrangère depuis toujours
Je rentre chez moi de chez moi
Moi Houri d’Harem mais aussi
Le Harem entier
Ce que mes dieux
Comme mes amants
Allongés contre moi
Ne nièrent pas

Tel le fantôme de mon rêve
Ahura Mazda
Se glisse dans ma journée
Tandis que je pense à la danse d’Alexandrie
Même dans mes rêves


AU CREPUSCULE

u crépuscule
Paris ressemble parfois à l’immense toile de
Venise de Turner
A travers la brume jaunâtre
Avec ses cloches qui se reflètent
Dans les bateaux
Eparpillés

Les couleurs sont parfois douces
Au crépuscule
Aussi pâle que Venise de Turner

Telles des feuilles
Bruissent encore les mots
Que tu me chuchotas dans le temps

Tantôt Paris ressemble à une toile de
Turner
A travers ces branches
Au cœur de l’utérus de la ville
Piétiné par des pas paresseux
Des passants

Mes songes flottent aussi
Et valsent sur la rivière
Quand le point brûlant devient invisible
Comme les Péniches et
Les bateaux mouches
Qui portent des touristes chinois et japonais
Jusqu’au pont de Mirabeau

Sur les quais de la Seine
Sont assis des clochards
Enveloppés de vin rouge
Au nez rouge
Sans chaussures ni espoir
De demain
Sont enlacés des amants allaités par la chimère
Se trainent des narcomanes et des musiciens
Et des garçons qui
Jettent des pierres
Dans le fleuve

Un saule pleureur caresse
Parfois de ses larmes
Des plis de la rivière
Sur lesquels se balancent des feuilles mortes de peupliers
Et des bouteilles en plastic de promeneurs
Sans scrupules

Des malheureux aussi
Se jettent dans la Seine

Mais non au crépuscule
Quand le soleil est comme un rubis
Et la ville est une magie
Comme une toile de Turner



DANS LE PARC BRASSENS

Dans le parc Brassens
Le cerisier du Japon a fleuri
Plus somptueux qu’une houri
Dont le corps lascif ondule
Tandis que de son éventail
Elle rafraîchit les oisifs du paradis

Des flocons rouges
Voltigent sous la brise
Couvrent les sentiers et
Parsèment un ciel d’avril
Allaité par la lave
D’un volcan réveillé

Jamais la terre n’a brillé
D’un tel rose

Sur le sentier
A travers les flocons des cerisiers
Une jeune mère pousse un landau où vagit sa semence à peine germée
Réclamant un sein opulent

Derrière elle un vieillard voûté aux jambes glabres et branlantes
Sous un pantalon sale
Traîne une poussette
Pleine d’un âge trop lourd
Et d’une pomme,
Geignant
Comme s’il réclamait le sein opulent
De son enfance

En contrebas du parc
Sur le marché
Fend la foule
Une veuve jadis puissante
Au visage de cobra
Qui de ses seins flétris -
Entre lesquels brillaient les dollars de son défunt mari -
Parfumait de puissants étalons
Importés de pays barbares

Coulent sur ses joues
La poudre imbibée de sueur
Et le rimmel fangeux
Comme neige piétinée sur les chemins de campagne ;
Ses lèvres semblent peintes
De sang coagulé

Là où elle se dénude sa peau écailleuse
Evoque la trompe d’un éléphant exténué

Oh douleur, le temps est un joueur avide
Et le gouffre a toujours soif

Et pourtant il est bon de revoir
La Ville Lumière
Aimerais-je dire à la passante
Qui essaie un chemisier décolleté sur sa robe décolletée
Offrant au vendeur sa poitrine fanée
Sans voir le temps qui passe ni les mâles devenus blets

Mais un caillot de mots s’est coincé
Dans ma gorge
À la vision des lèvres et des yeux de la veuve
Au visage de cobra



TU FRAPPAS A LA PORTE DE L'OMBRE

Tu frappas à la porte de l'ombre
Tu l'ouvris
Et entras dans la ville
Comme dans les feux de l'Enfer
Si tu es triste puisqu'on détourne ses regards de toi
Trouve des échelles qui mènent au ciel
Montre-leur ce miracle
Ce n'est pas ta ville
Ce n'est même pas une ville
Les spectres y trempent leurs plaintes
Dans leurs trophés glorieux
En trinquant avec des coupes remplies de sang
Pendant que les morts t'envoient leurs sourires lugubres
Depuis leurs demeures en boue
Vas-t-en
N'y reviens plus
Tu as oublié de voler
Sans ailes tu es mutilée !
Pars au galop n'importe où
Surtout n'y reviens plus
Sur ton Pégase exténué


Sadzida Jerlagic : Jasna Samic, DANS LE LIT D’UN RÊVE, M.E.O., Bruxelles 2017

Je viens de terminer la lecture du dernier recueil de poésie de Jasna Samic, « Dans le lit d’un rêve ». J'ai pris tout mon temps, savourant presque chaque vers, revenant à certains poèmes à plusieurs reprises. Et chaque fois, il me semblait que le plaisir était encore plus grand. C’est ainsi qu’on lit toute grande poésie, me suis-je dit.
Comme nous laissent entendre les critiques élogieuses publiées jusqu’ici, la poésie de Jasna est riche à tout point de vue et je dois avouer que mes impressions sont pratiquement identiques à celles que d’autres lecteurs ont déjà décrites : oui, il s’agit là d’un « ravissement dont on aurait tort de se priver » (Daniel Bastié), oui, « c’est une joie pour tous ceux qui aiment la poésie », alors que certains poèmes font même « perler une larme aux coin de nos yeux » (Brigitte Alouqua).
Cette poésie a suscité en moi un grand plaisir et une grande joie, car elle porte des parfums des dieux et des mystères de la Grèce antique, ainsi que ceux du soufisme et du zoroastrisme. En plus, certains vers s’accompagnent merveilleusement d’une musique. Cette poésie a aussi suscité en moi une curiosité chatouillante et le désir de rafraîchir mes connaissances, de me replonger dans la richesse que les vers de Jasna nous font découvrir ou redécouvrir.
Cette poésie nous permet de nous promener autant à travers les villes aimées par Jasna qu’à travers ses rêves, qui deviennent les nôtres. Elle nous fait voir et revoir de très grands peintres et de très belles toiles, qui deviennent rêves, tout en nous faisant admirer les mêmes recoins de Paris méconnus encore des « grands vagabonds avec but ». Toutes ces beautés sont à la fois vraies et fantomatiques, alors que son fantôme, à qui Jasna dédie son Lit de rêve, est bien vivant. C’est lui qui a mû la plume de l’auteur, lui aussi qui éveille en nous tant d’émotions.
Après les continents visités, nous voici imprégnés de spleens baudelairiens et plongés dans la sensualité. À l’instar du poète des Fleurs du mal, nous sommes ivres, et la lecture de ces vers nous rende presque mystiques :
« En flânant dans un Paris désert / Tard la nuit sous les lanternes de publicités clignotantes / Où on tua plusieurs personnes / Hier / Tandis que le printemps et la verdure de la ville / Humilient ton cœur / Et cette ardente soirée d’avril / Écrase ta poitrine par une lame de souvenir / Rêvassant les yeux ouverts / Tu pensas au brûlant désir / Du poète / Et eus envie que surgisse / Comme de ses Spleens de l’obscurité et du silence / Ton amant lointain / Qu’il accoste à tes portes // Et chassant le silence de la nuit / Enflamme tes membres endormis / Par sa bouche muette remplie de jouissance / Puis grimpe tel un intrus / Sur tes trésors verrouillés / Et doucement comme un aveugle qui erre de ses doigts / Vagabond vaurien voleur / – Quand les cloches de la volupté sonnent – / Ouvre la plaie profonde / Et verse / Comme dans un précipice / Son poison magique / En toi »
Enfin, à l’instar de Jasna, pouvons-nous aussi nous demander : « Le poète soufi ne dit-il pas que le rêve est une réalité, et la réalité – un rêve ? »
Ces poèmes sont notre miroir où se reflètent aussi bien nos rêves que nos amours, nos désirs que nos errances, nos amours que nos gémissements…, bref, notre vie et la mort.

SADZIDA JERLAGIC