DANIELLA PINKSTEIN

Le Goncourt n’est pas un con qui court…

         

Daniella Pinkstein est une écrivaine française, journaliste, philologue, enseignante en philosophie, spécialiste des minorités en Europe centrale. Elle a longtemps vécu en Europe centrale, notamment en Hongrie, mais elle connaît également très bien les Balkans.

 

Le Goncourt n’est pas un con qui court…


Présenté comme « mystérieux » pour ne connaître de lui qu’une photo, sa région, la Normandie et son possible revenu, le rsa, Joseph Andras (dont c'est peut-être aussi un pseudonyme) a refusé en mai dernier le Goncourt du premier roman, en justifiant "la concurrence, la compétition et la rivalité comme contraire à la création". Camouflet ? Peut-être… Mais pour qui ?

« Il m’a encore fallu un mariage raté pour que j’en arrive à la conclusion qui s’imposait : « Merde, autant faire écrivain. Ca me simplifierait la vie, je pourrais raconter tout ce qui me passe par la tête, et mes lecteurs me congratuleraient en criant au génie. » Et, en effet, pourquoi ne pas devenir un génie ? Il y avait tellement de trouducs qui se la pétaient, pourquoi ne pas me la ramener, moi aussi »

On a bien ri ! On doit être nombreux ! Des paumés, des vauriens, des vas-nu-pieds qui marchent dans l’eau froide jusqu’aux genoux, en attendant meilleures augures. La concurrence, comme dit le dernier Goncourt du premier roman, ça pour sûr, on connaît depuis, ouiais, peut-être la nuit des temps. La nuit totale !

Si la misère de ce lieu ensablé
te fait mépriser et nous et nos prières,
dit l'un, et nos visages noirs et pelés,
que notre renommée incline ton âme
à nous dire qui tu es, toi qui si tranquille
poses tes pieds vivants sur le sol d'enfer .


Et vous savez quoi ? On ne s’y colle pas seulement avec les plus médiocres de nos contemporains, mais avec les meilleurs aussi. Et l’affrontement est encore plus rude avec ces prétentieux du passé, auteurs définitivement confirmés qui se multiplient à mesure des battements ronflants du présent – car la « compétition » commence dès la première page, dès les premiers âges du roman ; dialogue jobard, tendu, sidérant entre les morts et les vivants, entre ceux pour lesquels on parle ou au nom desquels on prend la voix, mais compétition surtout avec nos maîtres et prédécesseurs, nos Dante, nos Balzac, Roth, Don Quichotte, Kafka, Bukowski, en vrac, tous, nombreux, pieds-nus comme nous, pour la plupart. Nous luttons au coude à coude. Sans pitié.

Alors, mon cher Joseph Andras, oui, nous gueux d’écrivains avons bien ri devant ton piteux refus.

Trois cents auteurs scandaient à l’ouverture du Salon du Livre 2015 « Pas d’auteurs, pas de livres » - Salon aujourd’hui rebaptisé Salon Paris, comme pour bien appuyer ce parisianiste immodeste, crâneur, élitiste, autocentré, putréfié par le chic, qui avait valu à Julien Gracq de refuser, avec morgue, le Goncourt qui lui avait été décerné pour « Le rivage des Syrtes ».

A l’avertissement outré des écrivains du Salon ont suivi depuis les écrits des autres : journalistes, organismes officiels, CNL, Agessa, Deps dont un rapport accablant publié dans Livres Hebdo (mars 2016) révélait la déshérence d’une majorité d’auteurs français.

Haletants, ils courent, d’un Salon à une « rentrée littéraire », de bibliothèques à des centres municipaux de « Farfouilli-sous-bois », usés, abusés, jamais rémunérés, tout juste tolérés au nom de la vente à 8% (au mieux) de chacun de leur ouvrage ; 5%, pour les poches (si un jour, ils obtiennent la chance d’un « poche », bien inférieur aux poches crevées, qui au moins, rêveurs, leur vaudraient de rimer au milieu des ombres fantastiques.)

Quelques écrivains connus ont usé sèchement de leur plume pour dénoncer aussi la condition de la majorité des auteurs d’aujourd’hui,- de plus en plus indigents, méprisés, aliénés, méconnus, renvoyés « à leur propre insignifiance, à leur inutilité sociale » (Camille Laurens – Libération du 25 mars), « ces drôles gens », comme l’écrivait Pascal Dessaint dans sa Tribune à Manuel Valls, « en dessous du seuil de pauvreté ».

Ecrire dans le plus sérieux des cas relève du plus terrifiant renoncement. « Le monde est leur monastère, leur ermitage » écrivait Schopenhauer quant à ce qu’il faut à l’écrivain de froide solitude et de capacité au don pour la communauté humaine.

Le coût n’est pas seulement financier. Jadis rentier ou désespéré aujourd’hui rmiste et désespéré, l’écrivain est le plus souvent seul à en crever. La question s’était déjà posée pour ceux qui fondèrent la Société des Gens de Lettres, elle se reposa encore sous la volonté audacieuse et candide de Stéphane Mallarmé qui souhaitait une caisse d’aide aux écrivains débutants, un « Fonds littéraire » et surtout en toute logique que le droit de leurs écrits leur appartienne, au moins en commun (En France, l’auteur renonce totalement à ses copyright, cédés (de gré ?) à l’éditeur.).

Juger le « Goncourt » pour son insolence, son parisianisme étroit, ses phénomènes de cour, son incompétence (Gracq), se jouer de leurs préjugés (Gary) est à la discrétion de l’auteur. Cependant, juger ce Prix ou le refuser, pour que l’impact revête un acte de sens et de courage, demande dans ce cas de la hauteur.

Que Joseph Andras refuse de révéler son identité fait figure de posture. Egrotante. Pathétique refus devant cette lutte, vaine, à contre-sens d’artistes sans nom, par milliers, qui creusent le sol à mains nues pour faire entendre les consciences que génèrent tout œuvre : consciences sociales, culturelles, historiques, symboliques, identitaires,- aussi multiples ou contradictoires soient-elle, toutes-. Consciences pour lesquelles ils mettent à l’épreuve le legs du passé, de la tradition, des idées en circulation, des honneurs bien sûr, en défiant, quelquefois, souvent, chaque jour ! leur maudite existence.

Un écrivain conserve sa place au coeur de ce monde au fait qu’il soit un « homme » de parole. Oui !, un mot n’est pas son contraire, il porte sa marque, supporte connotations ou insinuations, mais jamais il n’usurpe la définition d’un autre - L’écrivain est, dans le chahut de cette société si peu économe des mots qu’elle gaspille jusque dans la vase, celui qui s’en tient à sa promesse, fut-elle modeste ou arrogante, qu’un mot ne se récuse pas au premier caprice éventé. Même les plus salopards ont tenu à leur alphabet.

De nos frères blessés ! On ne pouvait mieux dire devant une rébellion d’une si absurde coquetterie. Comme le dit un proverbe talmudiste : « Ne te fais pas si petit. Tu n’es pas si grand ».

Depuis ce Salon Paris 2016, articles, rapports, pamphlets continuent à se multiplier. La condition des écrivains n’ayant jamais été si déplorable. Refuser un Prix auquel on postule sciemment aurait certainement pu « concourir » à un noble dessein.

« Croyez-vous que vous soyez le premier homme placé dans ce cas ? Avez-vous plus de génie que Chateaubriand et que Wagner ? On s’est bien moqué d’eux cependant ? Ils n’en sont pas morts. Et pour ne pas vous inspirer trop d’orgueil, je vous dirai que ces hommes sont des modèles, chacun dans son genre, et dans un monde très riche ; et que vous, vous n’êtes que le premier dans la décrépitude de votre art. (C, II, 496-497) », avait répondu Baudelaire à Manet qui se plaignait, quant à lui, des quolibets que son œuvre provoquait parmi certains de ses contemporains.

Alors Monsieur le jeune et prometteur auteur, acceptez ou refusez je vous en conjure, ce foutu Goncourt, mais faites-le donc avec panache. Que de cette « décrépitude », nous autres, en soyons aussi un peu les enfants.



Daniella Pinkstein